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Hommage à Pierre-Philippe Lambert

En premier lieu, il me faut nommer ceux qui, prévenus de mon côté, n’ont pu se déplacer et tiennent néanmoins à s’associer à nous par le cœur, l’âme et l’esprit en cette si triste journée, tels Xavier Aiolfi, Francis Bergeron, Gregory Bouyssonnie, Thierry Bouzard, Paul Briffaut, Christophe Chatelet, Christophe Deschodt, Bruno Destampes, Frédéric Finel, André Ivanov, Bernard Lamorlette, Thierry Monnier, Philippe Randa, Catherine Renout et bien d’autres.

A l’aide de pauvres mots, alors qu’il mériterait mille fois mieux, je voudrais pour ma part vous dire qui j’ai perdu en la personne de Pierre-Philippe et lui exprimer ma reconnaissance, celle d’un ami pour qui il fut mieux que cela, un véritable camarade, dans l’acception la plus noble du terme. Cet hommage, vous me le pardonnerez, se veut très personnel. Une camaraderie qui remonte, il faut le dire, à plus de cinquante ans. Nous nous sommes en effet rencontrés pour la première fois à la fin des années soixante, j’avais à peine vingt ans et lui moins de trente. Fait exceptionnel en ce qui me concerne, cette camaraderie ne fut jamais troublée par quelque orage, sinon l’espace d’une heure, et tellement rarement.

J’ose même dire qu’il incarnait cette camaraderie. Je pourrais en citer maints exemples. Quand mon père s’est trouvé menacé et qu’il fallut bien assurer une garde vigilante, il était là, parmi les premiers. Quand je dus moi-même être hospitalisé à la suite d’un problème cardiaque, quittant son île de Ré, il était là encore, le lendemain même. Cette camaraderie reposait naturellement sur une étroite complicité liée à une vision des hommes et de l’histoire que nous partagions dans une large mesure. Il ne se passait pas une semaine, quelques jours même, sans que nous échangeassions informations et commentaires. C’est peut-être ce qui me manquera le plus. Des informations qui venaient surtout de lui car sa curiosité de tous les instants, l’intérêt qu’il portait à l’actualité, n’étaient pas les moindres de ses qualités. A quoi ne s’intéressait-il pas ? Souvent, il me surprenait par ses connaissances. De fait, je n’hésitais pas à le consulter, en soulignant qu’il m’a aidé dans mes propres travaux plus souvent qu’à son tour.

A cette camaraderie qui le caractérisait, je tiens à associer la fidélité. Fidélité à ses amis bien sûr mais aussi à ses idées quant à la vie de la cité, et aux choix qu’il avait faits déjà jeune et qu’il ne renia jamais. C’est si rare et les girouettes sont si nombreuses ! Fidélité aussi à certains acteurs de cette période de l’histoire vieille de plus de soixante-dix ans, qui se caractérisa par tant de bouleversements dont nous subissons plus que jamais les funestes conséquences. Personne ici n’ignore, je pense, l’intérêt profond qu’il y portait, tout comme moi, et qui se traduisit par quelques écrits.

Cette camaraderie, cette fidélité étaient naturellement le corollaire de son profond désintéressement. Il était, de surcroît, imperméable à toute forme de méchanceté délibérée. Bien sûr, diront les fats, c’était un rêveur, mais de ces rêveurs qui rendent la vie supportable. Cela ne l’empêchait nullement de souffrir, mais il savait, j’en témoigne encore, tenir ses souffrances discrètes. Et pourtant ses deux dernières années furent bien pour lui un martyre.

Je voudrais en terminer en vous rapportant quelque chose qui touche au surnaturel, ce vers quoi nous n’étions pourtant portés, ni lui, ni moi. Quoique élevé dans la religion catholique, mais transformé en quasi-« bouffeur de curés » par les jésuites, il ne pratiquait plus. Pourtant, il me fit part ces dernières années, alors qu’une maladie perverse le minait peu à peu, de ses préoccupations touchant l’au-delà. Suite à son accident cérébral de décembre dernier, je me dis qu’après tout, par fidélité à la religion de ses ancêtres, l’on pouvait, d’accord avec sa fille Sophie, lui faire administrer l’extrême-onction par un prêtre de mes amis. Ainsi fut fait. L’état dans lequel il se trouvait ne nous a pas permis de savoir si, avec ce qui lui restait de conscience, il considérait cette démarche comme souhaitable ou comme une mauvaise plaisanterie. Reste que nous l’avons quitté alors qu’un sourire d’une infinie sérénité éclairait son visage… Mais au retour, épuisé, je m’endormis au volant sur l’autoroute. C’était un vendredi après-midi, trois jours avant Noël, il pleuvait et la chaussée était grasse, des voitures, nombreuses, roulaient en continu sur les quatre voies à 100 à l’heure. La mienne fit deux têtes à queue qui l’amenèrent à traverser l’autoroute dans le sens de la largeur. Ce n’est pas dans cette vie, je pense, que l’on pourra nous expliquer l’inexplicable, c’est-à-dire pourquoi aucun véhicule ne nous a percutés. L’un des passagers, ici présent, pourra en témoigner. Je laisse à chacun la liberté d’interpréter cela comme il l’entend. Pour ma part, je ne puis m’empêcher d’y voir un lien. Pierre-Philippe, où que tu sois, les anciens auxquels tu étais tant attaché n’ont pu que t’accorder le plus chaleureux des accueils. Enfin, toi tu sais… Je ne t’adresserai qu’une seule prière : continue de veiller sur nous.

Eric Lefèvre, 2 février 2018

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