Défaite définitive pour Erdogan à Istanbul

Vingt-cinq ans. Le parti AKP maîtrisait la capitale turque depuis un quart de siècle. Lors des négociations pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, ce parti faisait profil bas. La presse occidentale faisait son éloge. Seuls quelques observateurs bien informés et libres comme Alexandre del Valle faisaient remarquer que des signes ne trompaient pas. Par exemple, la femme du président si laïque était voilée…

Quand il a été constaté que l’UE ne l’accueillerait pas, le président est devenu le sultan. Il a travaillé ses accointances religieuses et intellectuelles avec le clergé islamiste, a provoqué puis réprimé un putsch pour asseoir son pouvoir, et a verrouillé l’enseignement et l’armée. Enfin il a utilisé les Kurdes comme bouc émissaire pour orienter la frustration nationale vers un ennemi mi-intérieur mi-extérieur. Résultat des courses, un arrière-pays rural sous contrôle étroit, mais des métropoles de plus en plus sous tension. Et des difficultés économiques de plus en plus prégnantes.

Dans ce contexte, le fait qu’Istanbul bascule dans l’opposition est un signe majeur. Nous l’avions annoncé dans Présent du 1er avril 2019 : la mairie était gagnée par Ekrem Imamoglu. Quelques jours après, le pouvoir turc a annulé l’élection pour le motif qu’il y aurait eu des « abus commis de manière organisée ». Las, après un second vote dimanche, a été confirmée lundi la défaite de Binali Yildirim, l’ancien Premier ministre. La population de la ville s’est obstinée. L’opposition a même amélioré son score, en prenant le contrôle de 28 quartiers sur 39, contre 15 lors du premier scrutin. De 18 000 votes d’avance, elle en compte désormais 80 600. Une raclée.

Les éléments de langage de l’équipe du président Erdogan étaient pourtant extrêmement virulents. Ekrem Imamoglu a été accusé de collusion avec le terrorisme, et d’être un descendant de Grec, accusation équivalente à une insulte en Turquie néo-ottomane. Les réactions de liesse dans l’espace public ont été une réponse claire à ces accusations politicardes : ça marche peut-être à la campagne, mais, dans une métropole très connectée, ça glisse sur les esprits sans y entrer. Les manifestations de joie se sont prolongées tard dans la nuit sur les rives du Bosphore, avec d’importants relais sur les réseaux sociaux.

La perte de la ville est une immense défaite symbolique, mais aussi très concrète. La municipalité contrôle le capital d’un nombre très important d’entreprises privées, vivant de marchés publics. Un arrosoir financier colossal de portée largement nationale. Sans cet instrument de contrôle, l’AKP perd un outil politique immense.

Avec ce robinet à disposition, Erdogan pouvait menacer de couper les vivres à tel ou tel homme d’affaires, et faire pression. Ainsi, il avait à sa disposition réseau, argent et soutien. Le monde de l’argent n’a pas de scrupule : il suivra celui qui arrose. S’il veut stopper le basculement politique de la Turquie, le « reis » Erdogan devra faire de la politique plus rigoureuse : arrêter les déclarations de principe, arrêter les provocations diplomatiques, arrêter de désigner des ennemis partout, et se concentrer sur l’amélioration de la situation économique. En somme, tout recommencer.

Benoît Busonier

Présent

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.