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Entretien avec Gabrielle Cluzel – Retrouver sens et cohérence

S’il est un ouvrage à recommander tout particulièrement dans nos pages Famille-Education, c’est bien le dernier livre de Gabrielle Cluzel : on y trouve exprimé de façon à la fois vivante, juste et drôle tout ce que nous analysons, tout ce que nous déplorons mais aussi tout ce que nous espérons.


— Comment cette réflexion sur les notions d’héritage et d’enracinement prolonge-t-elle celles que vous avez menées précédemment, notamment sur le féminisme ?

— Mon souci est toujours un peu le même : celui de réhabiliter une certaine « France bien élevée », comme je l’ai appelée dans un précédent opus, une « bourgeoisie blanquette de veau » – formule utilisée par Emmanuel Macron durant sa campagne pour railler les opposants à l’ouverture dominicale –, qui transmettait de génération en génération, parfois maladroitement, un petit joyau de civilisation, pétri de charité chrétienne et proprement français. Bien sûr, il n’était pas parfait, il pouvait être abîmé ou terni, saillant aux angles ou dans un écrin démodé. Il aurait suffi alors de le polir, de le limer, de le débarrasser des scories du temps, de l’enrichir pour en retrouver le sens et le lustre, comme le fait tout héritier soucieux de faire fructifier le patrimoine familial. Pas de le jeter aux ordures.

L’exemple du féminisme est frappant : comme l’expliquent l’historienne Anne-Marie Pelletier, dans Le Christianisme et les femmes – Vingt siècles d’histoire ou encore Régine Pernoud dans La Femme au temps des cathédrales, l’Europe a été convertie grâce à l’influence de reines chrétiennes, comme sainte Clotilde en France. Si leur conversion était sincère, elles y trouvaient aussi leur intérêt de femme… c’est la religion chrétienne qui a permis à la femme de relever la tête. C’est aujourd’hui nié par nos féministes.

Evidemment, ne pas leur permettre de voter, par exemple, était d’une criante injustice, mais doit-on rappeler que si ce vote a été tardif, c’est que les élus de gauche craignaient l’influence des curés sur les femmes… Dès 1919, le pape Benoît XV, lui, œuvrait en sa faveur. Bref, notre féminisme institutionnel piétine cet héritage, avec des conséquences désastreuses pour la femme. quand il aurait suffi de l’amender.

— L’anniversaire de Mai 68 a fait couler beaucoup d’encre. Comment expliquez-vous que ce monde « bourgeois » qui paraissait solide se soit écroulé si facilement ?

— Si ce monde dit « bourgeois » avait été idéal, il ne se serait pas effondré d’un coup, telle une bâtisse apparemment proprette mais rongée de l’intérieur : la forme avait souvent pris le pas sur le fond, l’hypocrisie extérieure sur la droiture intérieure. De nombreux romanciers au XIXe ont dénoncé cette morale Potemkine.

Le savoir-vivre, les mœurs ne sauraient se suffire à eux-mêmes et se muent en une liste de conventions vétilleuses dans une société sans transcendance. Le diable portant Pierre, cet écroulement force les « cathos » d’aujourd’hui à retrouver sens et cohérence.

“La transgression, c’est d’aller à la messe, pas de défiler à la Gay Pride.”

— « Le catho », même s’il devient rare, est tourné en dérision par les médias. Comment les adolescents, s’ils n’ont pas un sain esprit de contradiction, peuvent-ils être attirés par ses valeurs ?

Les adolescents ont presque tous l’esprit de contradiction… or la norme, le puritanisme (qu’est le politiquement correct), la culture dominante ont changé de camp. La contre-culture aussi. La transgression, c’est d’aller à la messe, pas de défiler à la Gay Pride.

Puis dans un monde où le « gore » le dispute au « trash », l’esthétique chrétienne, avec ses clochers et ses chapelets, trace sa petite voie, notamment sur les réseaux sociaux comme Instagram, Le Figaro s’en faisait l’écho récemment.

— Le repas pris en commun permet un minimum de « communication » au sein de la famille. Contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis, par exemple, cette habitude ne reste-t-elle pas bien ancrée dans la vie française ?

— Le déjeuner dominical autour de la blanquette de veau devrait être inscrit au patrimoine de l’UNESCO. Il tend à disparaître…

La famille s’y retrouve et s’y parle enfin. En semaine, elle est éparpillée façon puzzle. A table, on apprend la patience, le respect des filles et des adultes, et l’art d’argumenter. Les anciens y transmettent aussi le roman familial, ce petit roman national d’une importance capitale.

Et ce repas qui s’en va est aussi une part de l’héritage chrétien qui s’éteint. Dans Pays natal, Jean Clair évoque cette petite perpétuation ordinaire de la Cène. Son symbole, à la campagne, était cette croix esquissée de la pointe du couteau par le père de famille sur la miche de pain que l’on allait rompre. Geste fort du paysan, aujourd’hui disparu. Le geste comme le paysan.

— Vous remarquez le mépris pour les études littéraires et la fascination pour « le commerce ». Les enfants dans ce cas ne sont-ils pas les victimes des ambitions mal placées de leurs parents ?

— Certes, mais comment reprocher à des parents de pousser leurs enfants dans les voies que l’Education nationale promeut comme seuls débouchés professionnels ? Le problème vient plutôt de notre société marchande jugeant inutile tout ce qui sort du champ immédiat de l’épicier, et de notre pédagogie française, imprégnée des dogmes de Bourdieu, pour lequel la sélection par les lettres, synonyme d’endorecrutement des élites, était à bannir. Une fois de plus, capitaliste et marxiste avancent main dans la main. Alors que les lettres sont au contraire bien utiles à l’épicier et moteur pérenne d’ascension sociale !

— En quoi le reflux religieux peut-il être une des causes de la désespérance de la jeunesse ?

— On a reproché à l’Eglise catholique d’être culpabilisante. Accuser ses péchés, sur fond de « pastorale de la peur », comme l’appelait Jean Delumeau, et crainte du jugement dernier… mais il y avait un salut !

La matière peccamineuse a changé, mais nos sociétés font plus que jamais dans l’admonition. Prédisent l’Apocalypse. Et cette fois sans aucune rédemption.

On accuse nos enfants, en tant qu’Occidentaux, d’avoir opprimé. Ils doivent battre leur coulpe sur la poitrine de leurs aïeuls.

On les pointe du doigt en tant qu’humains : espèce vile qui a tenu sous sa coupe toutes les autres avec cruauté. Pour pénitence, répéter mille fois les mantras vegans !

On les sermonne en tant qu’organismes vivants, rejetant du CO2. Pour se faire pardonner de respirer, s’engager à ne plus procréer !

Le très médiatisé docteur Laurent Alexandre met en garde sur Twitter : « La névrose climatique décortiquée dans Le Monde va conduire des gamins au suicide : les collapsologues sont coupables de paniquer les jeunes. »

Il est plus que temps de leur présenter la petite fille Espérance.

  • Gabrielle Cluzel, Enracinés ! – Nous sommes tous des héritiers, Artège, 180 pages, 15 euros. •

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