Le siècle de Jean Madiran

Jean Madiran est né le 14 juin 1920. En cet anniversaire, nous évoquons « la foi du charbonnier », « l’amitié Madiran-Corção » (page 8) et « le docteur de la loi naturelle » (page 9). Que la piété filiale, vertu naturelle chère au fondateur d’Itinéraires et de Présent, nous inspire pour les cent ans à venir !


Madiran ou la foi du charbonnier

Jean Madiran avait une âme incandescente. Cela ne va jamais sans douleur. Il avait été victime de ce que les spécialistes de la lutte contre les incendies nomment « un embrasement généralisé ». La source couvait depuis ses jeunes années dans un tempérament de braise sur lequel l’eau tiède des modernes n’avait aucun effet. De proche en proche, le feu s’était propagé. De cette alchimie intérieure qui jamais ne révéla ses secrets est née une pensée réfractaire. Selon la belle définition de Bruno de Cessole, « un matériau réfractaire se définit par un point de fusion élevé, une haute dureté, une faible vitesse d’évaporation et la résistance à certains milieux corrosifs. Ainsi en va-t-il de l’écrivain réfractaire : sa propension à l’insoumission le rend résistant à toute forme de conformisme et ses écrits demeurent imperméables à l’usure du temps. » Cela ne fait aucun doute : Madiran a toute sa place dans la phratrie des réfractaires.

Les pensées dures sont des secours indispensables à l’heure de la société liquide et des opinions molles. Quel héritage que celui de Présent qui, Itinéraires n’étant plus, se doit de prolonger une telle veine. Pour plusieurs générations, Jean Madiran fut un passeur, faisant la jonction avec ses propres maîtres : Péguy, Massis, Maurras, Thibon, Charlier (Henri). Il était en quelque sorte le double laïc d’un autre apôtre de la transmission : Dom Gérard. Et l’on relit aujourd’hui les Chroniques sous Benoît XVI avec la même jubilation que les écrits spirituels du fondateur du Barroux, réunis en trois volumes sous le titre Benedictus. Saint Benoît n’est jamais loin…

Le modernisme est un scandale

Dans la crise de l’Eglise, Madiran n’hésita jamais à saisir la main – hier lointaine, parfois même ennemie – qui lui était tendue. La vérité devait toujours prévaloir. Ainsi rallia-t-il Etienne Gilson, qui tout chrétien « de gauche » qu’il était, partageait avec le patron d’Itinéraires un vif effroi devant les délires conciliaires. Gilson, qui au cours de sa longue carrière fréquenta tant la philosophie médiévale, se moquait de la prétention des modernes à diviser, dans une pensée « dont une moitié croit de son côté pendant que l’autre philosophe du sien ». Madiran ne pouvait que souscrire au réalisme philosophique de l’éminent professeur, profondément imprégné de l’œuvre de l’Aquinate. De la philosophie thomiste, il n’hésita pas à écrire qu’elle est « le principal héritage intellectuel de notre civilisation ». Un héritage bien menacé dans les décennies 1960 et suivantes.

Le modernisme était pour Jean Madiran la cause d’une immense déchirure, au sein de l’Eglise et dans le cœur de tout catholique. Ce scandale ne pouvait être tu. Il était tout aussi indispensable de l’expliquer à ceux qui le laissaient s’installer, avec résignation, déni, voire une coupable bienveillance. « S’il ne peut rester de la religion chrétienne que ce que les sciences de la matière admettent, alors il ne reste rien, puisque les sciences de la matière ne connaissent que la matière : le modernisme est ce scandale », expliquait-il dans un lumineux débat avec Emile Poulat organisé par nos confrères de La Nef en 2011.

Le trésor des pauvres

Si Madiran défendit avec une telle férocité le catéchisme et la beauté de la liturgie, c’est qu’il y voyait le trésor des pauvres. Deux voies d’accès à Dieu qui parlent aux hommes avec la simplicité du cœur et la clarté de l’intelligence. « Rendez-nous l’Ecriture, le catéchisme et la messe », avait-il écrit à Paul VI. Les torrents de jargon déversés par le clergé moderniste, et son mépris pour l’esthétique millénaire de la piété populaire n’ont fait que fermer les portes de la grâce au plus grand nombre. De là un catholicisme intellectualisé, désincarné, qui ne touche plus qu’une fraction toujours plus réduite de la bourgeoisie des villes. Le modernisme est la foi abâtardie de ceux qui savent, convoquant sans cesse une raison dévitalisée, se riant des élans de l’âme. Le cynisme n’est jamais très loin, qu’illustrait Madiran par une courte anecdote : « A l’issue de la guerre, un prisonnier me disait, sur un ton blagueur : “J’étais prisonnier avec quelqu’un qui était très chrétien, il priait la Sainte Vierge, et un jour on a reçu un colis de nourriture et il est allé dire merci à la Sainte Vierge. Mais moi je savais bien que c’était sa mère qui le lui avait envoyé.” » Ceux « à qui on ne la fait pas » ne peuvent pas se laisser toucher par la grâce de Dieu.

Les combats de Madiran dans les colonnes d’Itinéraires puis de Présent furent aussi ceux de l’esprit d’enfance donné en modèle par le Christ, de l’humble sagesse médiévale contre la raison raisonnante des modernes et de leurs successeurs. Il était temps de dissiper les ténèbres que suscitèrent les prétendues Lumières… Cinquante ans plus tard, nous n’en sommes pas encore sortis, loin de là. Le transhumanisme est l’ultime rejeton du progressisme, de l’homme sans Dieu.

Transmettre

« Péguy est absolument simple et familier. Mais il s’exprime en homme qui sait le poids du péché et le prix du salut. Il parle donc un langage chrétien. » Ces mots d’André Charlier s’appliquent tout à fait à Jean Madiran. Les clercs progressistes ont beau jeu de railler la foi du charbonnier, qui fut en un sens la sienne, qui est la nôtre aujourd’hui. Leur prétention à renouveler, dépasser, actualiser un trésor millénaire, n’a laissé qu’un champ de ruines. Qu’ils nous laissent donc préserver et maintenir, nous qui souhaitons demeurer. Quand on lui parlait de transmission, Madiran aimait citer les mots de Claudel dans Jeanne d’Arc au bûcher : « C’est le tilleul devant la maison de mon père, comme un grand prédicateur en surplis blanc dans le clair de lune, qui m’a tout expliqué… » Quelques années avant sa mort, il jetait un regard rapide sur les décennies de lutte pour la Tradition : « Nous n’avons pas été des résistants, je pense que nous avons été des réfractaires actifs. »

Observateur quotidien de son temps, Madiran se gardait bien de discuter du sexe des anges, dans le confort de tel ou tel petit cénacle. Sa lucidité de journaliste ne pouvait être prise en défaut : « Nous vivons dans un monde attaqué par la barbarie montante de l’Education nationale, du métissage des ethnies, des cultures et des religions et par l’expansionnisme de l’islam. » Certes. Mais il n’avait pas oublié les leçons de Jeanne, de Péguy, du père de Foucauld ou de son cher Dom Gérard. La petite fille espérance, la force tranquille de la foi, dans toute sa simplicité, venaient éclairer l’obscurité du jour : « Ces considérations-là, hautement générales, ne doivent surtout pas nous détourner de l’essentiel, qui pour chacun consiste en ses quotidiens devoirs d’état et son oraison quotidienne. » Il concluait, tranquille : « A travers quoi, c’est Dieu qui travaille sans cesse. » •

Pierre Saint-Servant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.