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À la tête du client

A quoi sert la plateforme « antidiscriminations » ?

Souvenez-vous : le 23 janvier 2021 dans Présent, je vous avais raconté comment la galerie Laurence Esnol (Paris VIe) avait refusé de m’envoyer des photographies d’œuvres d’Alex Lutz avec lesquelles je voulais illustrer l’article sur son exposition. Les mots de Mme Esnol étaient sans équivoque : « Nous ne souhaitons pas avoir d’article dans le quotidien Présent. Il en relève de (sic) l’orientation de votre journal qui n’est pas du tout la nôtre, ni celle de l’artiste que nous présentons. Cela n’a bien sûr rien de personnel. (…) Nous n’enverrons donc pas de photo en HD [haute définition] et ne souhaitons aucune collaboration avec le support pour lequel vous écrivez. » Rien de personnel ? J’eus plutôt le sentiment d’être personnellement victime d’une discrimination en raison de mes opinions politiques et religieuses.

Au même moment était lancée la plateforme antidiscriminations.fr, voulue par Emmanuel Macron et placée sous le patronage de Claire Hédon, défenseur des droits. Celle-ci expliquait au journal 20 minutes (édition du 12 février 2021) : « Cette plateforme est un service de signalement, d’orientation et d’accompagnement destiné aux victimes et témoins de discriminations, quel qu’en soit le motif. » Elle tombait à pic. J’eus alors ce 12 février une première discussion en ligne (un « tchat ») avec une juriste du site antidiscriminations.fr, Cassandre. Je lui expliquais les tenants et aboutissants de l’affaire, sans lui préciser que je travaille à Présent, et, loin de me répondre que mon cas ne relevait pas d’une discrimination, elle m’invita à saisir le défenseur des droits. Ce que je fis le 19 février, fournissant les différentes pièces demandées : description détaillée des faits, email de la directrice de la galerie, carte de presse, etc.

Le parcours du combattant

Puis il ne se passa rien. Mars, avril, mai… Le 3 juin dernier, pour savoir où on en était, je tchatais à nouveau, avec Marius cette fois, qui me demanda mon numéro de dossier. Qu’avait ce numéro de si effrayant pour que Marius me transfère sur le champ à un autre consultant, Yannis ? Ce dernier me dit qu’il n’avait pas accès au dossier et m’invita (ces gens-là invitent pour un oui pour un non) à téléphoner au 39-28, le numéro de la plateforme. La personne que j’eus au téléphone m’informa qu’elle n’avait pas accès à mon dossier – décidément – mais qu’une décision avait été rendue le 26 mars 2021. Décision dont je n’avais pas été averti, ce qui est pour le moins surprenant, et à laquelle ma correspondante n’avait pas plus accès qu’à mon dossier. Elle m’invita alors (oui !) à écrire par mail à une coordinatrice auprès du défenseur des droits, Isabelle Prud’Homme. Ce que je fis aussitôt, lui demandant quelle était la décision prise et comment elle était motivée.

Mon mail à Isabelle Prud’Homme restant sans réponse, je tchatais derechef le 14 juin, avec Marius. Celui-me dit : « Votre dossier est toujours en cours d’instruction au sein de nos services. » Vous suivez ? Le 3 juin, mon dossier était classé depuis le 26 mars, mais le 14 juin, il était en cours d’instruction. Admettons que toute administration soit par principe ubuesque, mais là… comment dire ? J’eus l’impression d’être « baladé » et que mon dossier était une patate chaude.

Sur les conseils de Marius, j’écrivais aussitôt un email au chargé de mission à qui mon dossier était confié. Et l’après-midi même – qui a dit que cette plateforme était ubuesque ? – j’eus une réponse signée Fabien Dechavanne, « Directeur-adjoint du Réseau et de l’Accès aux Droits ». Mon dossier, qui avait connu une décision le 26 mars mais qui était en cours d’examen le matin du 14 juin, était bouclé l’après-midi même ! Une conclusion sans appel : « Sans contester la réalité des faits que vous décrivez ou le préjudice que vous estimez avoir subi, en l’état des informations communiquées, il n’apparait pas possible d’établir la preuve d’une discrimination à votre égard et l’instruction de votre réclamation ne peut être poursuivie. »

Un dossier gênant ?

Cette décision est motivée par le fait que les trois éléments nécessaires à la reconnaissance d’une discrimination ne sont pas réunis, selon M. Dechavanne.

1/ « Il est tout d’abord nécessaire d’établir une différence de traitement entre des personnes placées dans une situation comparable. »

Sur ce point, à aucun moment on ne m’a demandé des pièces complémentaires. Je les aurais fournies. La vérité est qu’il n’y en avait pas besoin. Il ressort du mail de Laurence Esnol que, si je ne travaillais pas à Présent, elle m’aurait fourni des photographies comme il est d’usage entre les galeries ou musées et les médias. On a d’ailleurs pu voir des visuels de l’exposition d’Alex Lutz dans différents médias : c’est ainsi que j’ai eu connaissance de l’exposition et envie de la voir.

2/ « Ce traitement différencié doit, ensuite, intervenir dans un domaine prévu par la loi. Ces domaines sont essentiellement : la vie professionnelle (refus d’embauche ou de stage, sanction, licenciement, décision défavorable en matière de rémunération, de promotion d’affectation ou de formation, etc.), ou l’accès à un bien ou à un service (accès au logement, à l’éducation, au crédit, à l’assurance, aux soins, etc.). »

C’est bien l’accès à un service, dans le cadre professionnel, qui m’a été refusé.

3/ « Enfin, ce traitement différencié doit pouvoir s’expliquer par la prise en compte d’un critère de discrimination également prohibé par la loi tel que, notamment, l’origine, le sexe, l’état de santé ou le handicap, l’âge, l’orientation sexuelle, la situation de famille, l’apparence physique, l’activité syndicale, les convictions. »

Ce sont bien des convictions politiques et religieuses qui ont été le critère de refus, ce que Laurence Esnol appelle « l’orientation ».

A chaque point, une contradiction : c’est fâcheux si M. Dechavanne ne s’en aperçoit pas, c’est encore plus fâcheux s’il pense que je n’y verrai que du feu.

Etre journaliste à “Présent”

20 minutes lui demandant si la plateforme antidiscriminations.fr n’allait pas être « une machine à “décevoir” les victimes », Claire Hédon se montrait rassurante : « Il y a des choses qui peuvent être réglées facilement. Tous les dossiers ne vont pas prendre un temps infini à nos juristes. » Dans les faits, la patate chaude a été mise sous le tapis en espérant que je n’y reviendrais pas, puis, devant mon insistance, sortie de dessous le tapis et refroidie à toute vitesse pour être servie entourée de persil et de mayonnaise. La ficelle est grosse, d’autant qu’un journaliste de Présent a, plus qu’un autre, l’habitude d’être discriminé. Jamais invité sur un plateau de télévision « mainstream », jamais cité dans une revue de presse radiophonique, il a une sensibilité exercée de cette mise à l’écart systématique en raison de ses convictions politiques et religieuses, qui maintient le journal sous le boisseau et dans un état de survie perpétuelle que le Système espère toujours voir se transformer en mort définitive.

Mme Esnol fait-elle partie de ces personnes que mentionne Claire Hédon, qui « ne se rendent pas compte qu’elles sont discriminantes » ? C’est possible. La plate-forme antidiscriminations.fr part-elle du principe que, de même que le racisme anti-blanc n’existe pas, la discrimination ne concerne que les gens de couleur ou les homosexuels ? Autrement dit, est-elle elle-même discriminante ? Ce serait un comble, avouez. •

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