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De QUI se moque-t-on ?

Le mot « qui » devenu antisémite ?

Lors des manifestations parisiennes de samedi, qui ont réuni 13 900 personnes selon la police, les participants ont vu une marée de drapeaux tricolores, et ils ont entendu le mot « liberté » constamment repris par la foule. Le préfet Lallement a vu, lui, deux pancartes antisémites.

Si des participants aux cortèges, pratiquant un maladroit et indécent mélange des genres, avaient brandi des pancartes ou crié des slogans antisémites, comme on entend couramment dans les manifestations islamistes, nul doute que le gros des manifestants les aurait fait déguerpir. Mais le préfet Lallement, en service commandé, a donc identifié deux pancartes antisémites. Il a signalé le fait à la justice, évoquant une « provocation publique à la haine raciale ».

Mais Lallement est un menteur. Une photo accompagne en effet le message du préfet. Il fallait bien une photo, les pancartes étant si discrètes que personne ne les avait vues. Alors, ces pancartes ? Un délire d’islamo-progressistes ? Un nouveau dérapage de mélenchonistes ? Une provocation macronienne pour discréditer les manifestants ? Un groupe d’adeptes du wahhabisme, assimilant sionisme et Covid ?

Rien de tout cela. La photo permet de lire le mot « qui » inscrit sur deux pancartes. Et très sérieusement, le préfet, comme les agences de presse et les sites d’information en ligne qui ont repris les « éléments de langage » du préfet, nous explique doctement que le mot « qui », ou plus exactement « qui ? » serait en lui-même un slogan antisémite.

De qui se moque-t-on ? Depuis quand ce pronom relatif peut-il être considéré comme un slogan ? A quel titre peut-on lui donner en outre une autre nature que sa nature première : en l’absence de nom placé avant, le procès devient un extraordinaire procès d’intention.

Il n’y a pas de slogan antisémite. Il n’y a pas de slogan tout court. Il y a une question : qui ?

Le préfet tente d’établir un rapport avec la pancarte brandie la semaine dernière par une jeune Messine, et avec les propos télévisés d’un général. Il existerait donc dorénavant une « ligue des qui », qui cacherait un mot d’ordre complotiste et antisémite.

Un an de prison, 45 000 euros d’amende

Ces pancartes avec le seul mot « qui ? » constitueraient une « provocation publique à la haine raciale ». Ce délit, institué par une loi de 1972, est punissable d’un an d’emprisonnement et/ou 45 000 euros d’amende.

Le « qui ? » inscrit sur la pancarte peut s’interpréter comme une question, par exemple : qui est responsable de la crise sanitaire ? Les regards se tournent à nouveau vers la Chine communiste. C’est l’OMS, l’Organisation mondiale de la santé, qui montre à nouveau du doigt la Chine communiste.

Le « qui ? » peut viser les responsables du fiasco dans la gestion de la crise sanitaire actuelle. Parmi les treize noms du panneau de la jeune manifestante de Metz, il y a évidemment un responsable, c’est le président Macron. Responsable mais pas coupable ? C’est possible. Mais forcément responsable, puisque dans notre Ve République, le président, élu directement par le peuple, est le décideur ultime de la politique du pays.

Le « qui ? » peut aussi être interprété comme une question posée aux médias, à la classe politique ; qui est dans la rue, chaque samedi ? Des complotistes ? Des arriérés mentaux ? Des intégristes religieux ? Des extrémistes politiques ? Des adeptes de la médecine douce ? Les membres de sectes millénaristes ? Peut-être y en a-t-il, mais le « qui ? » renvoie surtout à monsieur Tout-le-Monde, aux adeptes de la liberté.

A la vérité, comme nous avons eu l’occasion de l’écrire, la dénonciation de pancartes « qui ? » correspond à une stratégie destinée à diaboliser les manifestants du samedi en les présentant comme des monstres en proie à la haine raciale. Mais à part ces pancartes « qui ? », et sous réserve d’une interprétation tarabiscotée, l’équipe Darmanin a peu de choses à se mettre sous la dent.

Le mot « qui » comme la « quenelle » de Dieudonné, ce geste consistant à se toucher l’épaule puis la saignée du coude, sont des outils de diabolisation : la diabolisation de l’humoriste Dieudonné, ou celle des manifestants du samedi, avec une accusation qui tue socialement, celle de l’antisémitisme. Mais utiliser de tels artifices revient à ne pas mettre en cause ce que dit la personne, mais ce que le pouvoir pense qu’elle pense, à tort ou à raison.

En URSS sous Staline on exécutait des Russes pour avoir porté un pantalon rouge ou utilisé la Pravda avec le portrait de Staline dans ses toilettes. Avec des artifices de même nature pour faire condamner des hommes, ou pour discréditer des mouvements d’opinion, le pouvoir vide de son sens les mots de racisme, d’antisémitisme, de xénophobie. On veut extirper ce que l’on croit être la pensée secrète des personnes que l’on vise, sans même avoir la certitude qu’elles le pensent.

Nous vivons en dictature, 43 % des Français le pensent

Dans l’affaire des pancartes « qui ? », cette stratégie ne peut que renforcer les vaccino-sceptiques, tant l’absurdité du stratagème saute aux yeux. Bientôt il faudra un glossaire pour répertorier tous les mots tabous, et les gestes, susceptibles d’être chargés de sous-entendus. On sombre dans le grotesque.

Et le problème, c’est que le vrai antisémitisme à la Merah, à la Traoré, à la Nemmouche, à la Fofana, celui qui tue, se trouve du même coup relativisé.

Comment appelle-t-on une traque des non-dits, des sous-entendus supposés, des pensées supposées ? Dans un sondage publié dimanche dans le Journal du Dimanche, 43 % des Français pensent que la France devient une dictature : c’est un chiffre effrayant, jamais atteint depuis que les sondages existent, mais qui traduit une réalité dont la population de notre pays est de plus en plus consciente. •

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