Connexion
S'abonner

Afghanistan : Un scénario écrit d’avance

Entretien avec Marc Charuel

Les commentateurs racontent – comme souvent – tout et n’importe quoi sur la situation actuelle en Afghanistan. Combien sont allés sur le terrain et connaissent la situation « de l’intérieur » ? Nous avons demandé à Marc Charuel, écrivain, ancien grand reporter pour Valeurs actuelles et correspondant de guerre, de nous livrer son analyse.

— En quelles circonstances êtes-vous allé en Afghanistan ?

— Les Soviétiques allaient se désengager. J’avais déjà suivi pas mal de guérillas à travers le monde, il m’apparaissait donc important de rejoindre les moudjahidin dans ce conflit qui avait fait beaucoup parler de lui. Souvenez-vous : on le présentait dans les médias comme le « Viêtnam russe ». Quand vous étiez correspondant de guerre, il fallait aller là-bas. Tout simplement. Et je pense même que cela a été une constante pour cette profession depuis 1979, date de l’intervention soviétique.

— L’idée que vous vous faisiez du combat à mener là-bas a-t-elle évolué au cours de votre premier séjour ?

— Cela n’a pas été long. J’ai rapidement réalisé le fossé culturel et civilisationnel qui séparait ces Afghans des valeurs que prônaient les Occidentaux venus pour les aider. Ces « combattants de la liberté », tels que nombre de confrères les présentaient, étaient pour la grande majorité d’entre eux des fondamentalistes purs et durs, nourrissant une détestation féroce pour tout ce qui ne leur ressemblait pas. Le commandant du groupe que j’accompagnais, et qui allait plus tard former celui des Taliban, n’en avait d’ailleurs pas fait mystère en m’affirmant qu’une fois les Soviétiques défaits, il ferait en sorte d’exporter son combat vers « les pays des mécréants ». Il était très clair : pour lui les Américains qui l’arrosaient de dollars et de matériels militaires (l’aide fournie par Washington contre les Soviétiques) n’en restaient pas moins des ennemis. Quand j’y repense aujourd’hui, les deux mois que j’ai passés avec eux dans la région de Kandahar en 1988 auront été ma pire expérience professionnelle. A tel point que lorsque Valeurs actuelles m’a proposé en 2006 de retourner sur place, j’ai mis du temps à accepter. J’avais gardé, malgré quelques très belles rencontres, je ne le nie pas, le sentiment global que ce pays était une sorte d’enfer de seconde classe. Contrairement à ce que j’avais ressenti en Asie, en Afrique ou dans l’ex-Yougoslavie, je n’étais pas parvenu à m’identifier une seule fois à ces gens ou à leur lutte. Exception faite de Kaboul, où je suis allé beaucoup plus tard et dont je conserve, je dois reconnaître, un souvenir très différent. Mais Kaboul est une parenthèse en Afghanistan…

Avec les moudjahidin en 1988 (lunettes noires).

— Avez-vous évoqué ces expériences afghanes dans l’un de vos romans ?

— Un peu, dans Chiens enragés, où l’on suit un groupe de djihadistes français dans les vallées afghanes, comme j’en avais rencontré moi-même dans la région du Waziristan lors de mon premier séjour.

— Gorbatchev a souhaité bien du plaisir aux Américains quand ils ont décidé d’aller se fourrer dans ce guêpier. Avaient-ils une chance de gagner là où avaient échoué les Soviétiques ?

— Évidemment aucune ! Ils avaient échoué au Viêtnam, ils allaient perdre en Afghanistan. Le scénario était malheureusement écrit d’avance. Parce qu’ils n’ont jamais compris qu’on n’oblige pas des peuples à adopter par les armes des modes de vie qui ne sont pas les leurs. C’est le temps et les évolutions en interne qui peuvent y parvenir. En fait, je crois qu’il y a dans le monde des causes perdues. Et l’Afghanistan en fait partie.

— Quelles différences entre la situation telle qu’elle était il y a 20 ans quand les Américains sont arrivés, et telle qu’ils la laissent aujourd’hui ?

— Sur le plan sociétal, je dirais que rien n’a changé. Ni les Américains ni les Français d’ailleurs n’ont réussi à faire bouger les lignes. Les mentalités sont restées les mêmes, avec le même obscurantisme qui prévaut dans la plus grande partie du pays. Sur le plan militaire, les Etats-Unis ont fait leurs valises en abandonnant aux Taliban un stock d’armes ultra-sophistiquées inouï. En dresser la liste prendrait une page de votre journal. C’est absolument effarant !

Avec les soldats français en 2008 (à droite).

— Joe Biden a affirmé qu’elles avaient été détruites.

— Il a menti. Il y a des centaines de photos pour le prouver. Je pense même que cela avait d’ailleurs été secrètement négocié lors des accords de Doha. Quel que soit le prétexte, permettre aux troupes américaines de se retirer sans casse ou laisser aux Taliban de quoi lutter contre l’émergence de Daech, cela aura été dans les deux cas un très mauvais calcul. Mais quand les Etats-Unis ont-ils mis fin correctement à l’une de leurs guerres ? Ni au Viêtnam ni au Cambodge, ni au Liban ni en Somalie, ni en Irak…

— Que vous inspire la situation actuelle du pays ?

— Les Américains laissent derrière eux un pays profondément traumatisé et, pour de multiples raisons, très hostile au reste du monde. Mais le problème majeur de l’Afghanistan est sans doute l’absence de sentiment national au sein de sa population. Il est régi sur des modes ethnique et tribal. Sans parler des oppositions religieuses majeures. La guerre va donc se poursuivre entre les Taliban et Daech notamment. Avec le risque d’externalisation renouvelé de celle-ci du fait de la montée en puissance de l’Etat islamique, composé, je vous le rappelle, d’une tendance ultra-rigoriste des Taliban et de djihadistes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

— Quelles conséquences le retour des Taliban au pouvoir peut-il avoir pour les pays occidentaux ?

— Qu’est-ce qui intéresse les Occidentaux ? Leur petit confort. Et il se trouve que, selon l’United States Geological Survey, le territoire afghan regorge de matières premières. Cela ne peut qu’attiser leurs convoitises. Il est à parier que ce sera donc très vite le défilé diplomatique des yeux doux pour obtenir des Taliban l’accès aux gigantesques richesses minières du pays, quitte à oublier la nature profonde du nouveau régime. A peine partis, les Américains n’ont d’ailleurs pas caché leur volonté de normaliser leurs relations avec Kaboul. Pour quelle raison, si ce n’est pour le gaz, le pétrole et le lithium ? •

Propos recueillis par Anne Le Pape

Partager cet article

Facebook Twitter Email

Articles liés

Recevez un numéro gratuit

Vous souhaitez découvrir la version papier de Présent ?

Cliquez sur le bouton ci-dessous et recevez un numéro gratuit !