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Brassens ?

Vous allez le traiter de réac ! Vous allez dire qu’il est facho !

Georges Brassens est né en octobre 1921, un 22 octobre, très précisément, et il est mort en octobre 1981, un 28 octobre, tout aussi précisément. Nous allons donc célébrer un double anniversaire, l’anniversaire de sa naissance et celui de sa mort. 60 ans ! Il n’aura vécu que 60 ans, alors que ses chansons nous ont accompagnés une vie entière, plus de 60 ans pour certains d’entre nous.

Georges Brassens et Marcel Aymé en novembre 1963, à l’occasion des dix ans de carrière du chanteur.

A sa mort, il me paraissait un vieux monsieur. Aujourd’hui, cette mort, si jeune, semble un scandale. Surtout quand on pense aux chansons dont nous avons été ainsi privés.

Quand Franck Nicolle, notre chroniqueur gastronomique préféré, nous a proposé de réaliser un hors-série sur Georges Brassens qu’il appelle, lui, familièrement, « Tonton Georges », nous nous sommes dit que c’était une drôle d’idée. Brassens ne passait pas spécialement pour un « chanteur d’Occident », il n’était pas le Jean-Pax Méfret de la génération de nos parents et de nos grands-parents.

Certes on le classait parmi les non-conformistes. N’avait-il pas chanté : « Mais les braves gens n’aiment pas que / l’on suive une autre route qu’eux » ? Une sorte d’anarchiste du verbe, surtout pas un patriote ou une grenouille de bénitier !

L’anarchie, c’est sympathique, vu de loin. Mais que de crimes ont été commis en son nom ! Les attentats sous la IIIe République, l’assassinat de Sadi Carnot, aux Etats-Unis celui du président William McKinley, les massacres de masse pendant la guerre d’Espagne, œuvres des tueurs de la CNT. « Il n’y en a pas 1 % et pourtant ils existent », chantait pour sa part Léo Ferré. Heureusement qu’il n’y en a pas 1 % !

Mais Franck Nicolle, dans ce hors-série qui se présente comme un dictionnaire Brassens, nous dit, à la lettre A comme anarchie : « Parmi ses multiples chansons, ses nonante mille couplets, le mot ne vient qu’une seule fois sous sa plume. » Encore s’agit-il d’une chanson de jeunesse. Non, Brassens n’était pas anarchiste. Mais qu’était-il, alors ? Un non-conformiste, un authentique non-conformiste, infiniment plus proche, par certains côtés, d’un Céline, voire d’un Dieudonné, d’un Audiard, d’un Blondin passé minuit, que d’un Ravachol.

Ce qui caractérise le plus Brassens, c’est certainement l’affirmation constante de son droit de retrait des idées obligatoires : « Mourir pour des idées / L’idée est excellente / Moi j’ai failli mourir de ne l’avoir pas eue / Car tous ceux qui l’avaient / Multitude accablante / En hurlant à la mort me sont tombés dessus. »

Le droit-de-l’hommisme, la moraline, tout cela il ne veut pas en entendre parler : « S’engager par le mot / Trois couplets, un refrain / Par le biais du micro / Ça se fait sur une jambe et ça n’engage à rien / Et peut rapporter gros. »

Pas la foi, mais l’espérance

Certaines chansons de Brassens sont désormais interdites de radio, et un Brassens du XXIe siècle serait immédiatement traduit devant les tribunaux pour des textes comme « Les deux oncles ». Dans « Les deux oncles », il renvoie en effet dos à dos « l’ami des Tommies » et « l’ami des Teutons ». Dans « La tondue » (voir à la lettre E comme épuration), il s’en prend aux « sans-culottes et aux bonnets phrygiens », à ces « coupeurs de cheveux en quatre » qui lui ont fait peur quand il les a vus à l’œuvre.

Mais l’anticléricalisme ? Après saint Augustin, Brassens comme Franck Nicolle pensent que chanter, c’est prier deux fois, « et avec la guitare ça vaut dix », ajoute Nicolle. Notre ami Nicolle s’est d’ailleurs amusé à recenser tous les passages où Brassens parle du bon Dieu, de Jésus (presque dans chaque album), de la messe en latin.

Il n‘avait pas la foi, mais il avait l’espérance, comme il le chante dans « La marguerite » (« Notre père qui, j’espère, êtes aux cieux »). Il a aussi quelque part cette formule qui me semble tout à la fois chrétienne et réactionnaire : « La seule révolution possible, c’est d’essayer de s’améliorer soi-même en espérant que les autres fassent la même démarche. »

Peut-être Franck Nicolle, emporté par son admiration pour le poète et chanteur, nous délivre-t-il un Brassens plus réactionnaire que nature ?

Mais ce qui est certain, c’est qu’un chanteur de 2021 qui mettrait dans son répertoire des chansons de même orientation serait à coup sûr traité de fasciste. Les ligues de la bien-pensance seraient immédiatement appelées en renfort pour le faire taire.

C’est pourquoi, alors que la déferlante Brassens est attendue pour cette rentrée, il faut lire ce petit « dictionnaire Georges Brassens », proposé en hors-série. Ça fait du bien. Comme un vieil Armagnac qui fait un peu tousser mais qui nous rend euphoriques, une fois avalé. Et qui éclaircit la voix, ajouterait Brassens.

  • Georges Brassens 1921-1981 – Vous allez le traiter de réac !, HS n° 36, septembre-octobre 2021, 20 pages, 5 euros + 2 euros de frais de port. •

Brassens vu par Landier

Signalons, à l’attention de nos lecteurs bretons, une exposition d’Henri Landier au centre des congrès de Saint-Quay-Portrieux (Côtes-d’Armor). C’est en 1960 que le jeune peintre rencontre le chanteur chez Monique Morelli à Montmartre avant de le retrouver à Saint-Cyr-sur-Morin chez Pierre Mac Orlan. En 1967, Georges Brassens lui commande une affiche. Landier se rend dans les coulisses de Bobino pour dessiner. L’exposition permet de voir les dessins préparatoires au fusain et les tirages lithographiques originaux en noir et blanc et couleurs. Du 13 au 19 septembre 2021, de 10 heures à 19 heures, entrée libre. •

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