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Emballé, c’est pesé

Macron met à l’honneur Buren et Christo

Week-end du patrimoine

Lorsqu’on parle de l’art contemporain comme d’un art officiel, il ne s’agit pas d’une façon de parler. Il est bien l’art officiel de la République française, promu par celui qui préside à ses destinées quinquennales.

Le 13 septembre, Emmanuel Macron a inauguré « la magnifique œuvre éphémère de Daniel Buren » (dixit Paris Match) : le stylite du Palais Royal a pavoisé en bleu blanc rouge la verrière du jardin d’hiver de l’Elysée. L’œuvre est « formée par une juxtaposition des couleurs nationales espacées à chaque fois d’une vitre incolore, en alternance avec les célèbres bandes de 8,7 cm de large, l’une des signatures fétiches du Français, artiste majeur de la scène contemporaine internationale ». Ah, ces bandes de 8,7 cm de large, comme ça sent l’artifice, le truc ! L’œuvre a été dévoilée à temps pour qu’en profitent les visiteurs de l’Elysée lors des journées du patrimoine de ce week-end. Mais le patrimoine réellement honoré en l’occasion, plus que celui d’un hôtel XVIIIe, c’est celui de Daniel Buren (le coût de la prestation n’a pas été révélé). Il fallait bien que les électeurs en goguette aient quelque chose à se mettre sous la dent, le tapis du plasticien contemporain Claude Lévêque (Soleil noir) ayant été vraisemblablement retiré du Palais après la plainte déposée contre lui (viols et agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans).

Trois jours après, Macron a inauguré l’empaquetage de l’Arc de Triomphe (jusqu’au 3 octobre), œuvre posthume de Christo. Elle a nécessité 25 000 m2 de tissu recyclé, et 3 000 mètres de corde. « Recyclé » : le mot magique. On ne nous parle pas des probables percements dans la pierre qu’a dû entraîner la pose de la structure métallique soutenant ce tissu. Il n’a été question, de la part du président, que des dommages causés à l’Arc de Triomphe lors d’un samedi Gilets jaunes, fin 2018 – mais les casseurs étaient probablement d’extrême gauche : la dizaine de Gilets jaunes finalement jugés écopèrent de peines symboliques, la justice ayant reconnu que les principaux responsables n’avaient pas été identifiés. Macron s’est adressé aux équipes qui ont emballé l’arc : « Vous avez porté le projet pour un lieu qui a tant souffert à la fin de l’année 2018, on a tous ces images de sauvagerie qui a ravagé ce lieu et qui nous avaient tous heurtés. » Certes la sauvagerie casse. Existe aussi une sauvagerie toute contemporaine qui enlaidit.

Cette œuvre de Christo permet, selon les mots mêmes du président, de réinventer l’Arc de Triomphe (sic). Quand on estime qu’« il n’y a pas de culture française » (déclaration de Macron en février 2017), il est naturel de lui filer un coup de pouce en la « réinventant »… Même son de cloche de la part du Centre des monuments nationaux qui « se félicite de la réalisation d’un projet qui témoigne de son engagement en faveur de la création contemporaine et de la mise en valeur de l’un des monuments les plus emblématiques de Paris et de France ». Comme si le bâtiment dessiné par Jean-François Chalgrin et orné par plus d’une dizaine d’artistes ne se mettait pas en valeur lui-même. Nous sommes en plein parasitisme, il ne date pas d’aujourd’hui. Il ne suffit pas à l’art contemporain d’avoir des musées, des Frac (Fonds régional d’art contemporain), des galeries et des enchères. Il lui faut aussi s’installer dans les hauts et beaux lieux de notre histoire pour que son emprise soit totale. C’est le moyen, et d’instaurer une prétendue continuité entre l’art « traditionnel » et l’art « contemporain » (alors que celui-ci est en perpétuelle profession de rupture et se veut anti-contemplatif), et de pratiquer un relativisme esthétique en polluant le regard.

Bien entendu, ces plasticiens qui se complaisent à parasiter avec l’aval des autorités savent se défendre quand ils estiment souillées leurs créations. En mai 2018, l’œuvre d’un street artist avait été installée au Palais Royal : des rayures horizontales qui « dialoguaient » avec les rayures verticales des colonnes de Buren. Celui-ci en avait immédiatement demandé – et obtenu – la désinstallation « au nom du droit moral ». Des officiels, on vous dit ! •

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