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Bernard Tapie, le roman d’un tricheur

Un héros pour notre temps ?

Dimanche matin, Bernard Tapie, 78 ans, est mort du cancer qui le rongeait. Castex a salué le « combattant […] contre l’extrême droite ». Macron a évoqué « l’énergie et l’enthousiasme […], source d’inspiration pour des générations de Français ». A la vérité, il s’agit de la mort d’un pourri : l’homme d’affaires était passé par la case prison il y a 25 ans et, dans l’affaire Adidas, le parquet avait demandé cinq ans de prison. Le verdict était attendu pour… mercredi !

Le délirant concert d’éloges pour un escroc, voleur et tricheur est assez sidérant. « Je suis sûr que beaucoup de Français ont été émus », affirme François Bayrou. Macron le cite en exemple pour la jeunesse, ce qui est d’une rare impudence. Des héros voleurs, des gentlemen cambrioleurs, on n’en rencontre guère que dans les romans policiers. Bernard Tapie tenait d’ailleurs moins d’Arsène Lupin que des Dalton.

Mais soyons pleinement objectifs, il y a un ou deux points à mettre au crédit du « grand homme », pleuré aujourd’hui à la fois par les socialistes et les macroniens. Il a incontestablement réconcilié une partie de la gauche avec l’économie de marché, remplacé en quelque sorte le mythe du Grand Soir par un « enrichissons-nous » digne de Guizot. Il a donc contribué à effacer la fascination du communisme, tout en pratiquant un habile double langage, couronné de succès électoralement parlant.

Il faut aussi reconnaître à Tapie un culot incommensurable, et une formidable capacité à rebondir, même dans les pires circonstances, traduisant un impressionnant appétit de la vie. Là où tant d’autres auraient sombré dans l’alcool, la dépression, la tentation du suicide, Tapie restait convaincu de sa bonne étoile : ainsi en 1997, alors qu’il commençait à purger les douze mois de prison que lui avaient valu ses opérations de corruption active et de subornation de témoins, dans l’affaire de l’OM, il découvre sur un mur de l’établissement pénitentiaire une inscription « vive Le Pen ». Il ordonne alors aux gardiens de l’effacer. « Bien, monsieur Tapie », lui répondent ses geôliers qui s’exécutent sur-le-champ.

A part ces aspects-là, « Nanard » aura symbolisé les pratiques les plus viles de la classe politico-médiatique et affairiste.

La vulgarité, l’inculture, la bassesse

Le physique du personnage, cette mâchoire puissante, ce cou gras, cette voix gouailleuse, le vocabulaire utilisé, tout respirait chez Tapie la vulgarité, l’inculture, la bassesse, et aussi une avidité hors du commun.

Qui peut oublier le Bernard Tapie faux redresseur de sociétés en perdition, venant se faire applaudir en Alsace par le personnel d’Adidas, ces ouvrières d’un certain âge qui voient d’abord en lui la vedette de la télévision, et qui seront ensuite licenciées sans état d’âme ? C’était en 1992, l’un des épisodes les plus répugnants de sa carrière, qui n’en a pourtant pas manqué.

Ses nombreuses affaires judiciaires, son séjour en prison, cette nouvelle condamnation, à cinq ans de prison, cette fois, que l’on attendait et à laquelle il échappe donc, nous épargneront un hommage aux Invalides et le transfert de sa dépouille au Panthéon. Mais on sent bien qu’il s’en est fallu d’un cheveu, car, pour la classe dominante, Tapie a vraiment représenté une sorte d’idéal dans l’exercice des responsabilités, pour les années 1980 à 2000. •


À l’OM, succès et corruption

Le nom de Bernard Tapie est indissociable de celui de l’Olympique de Marseille. C’est en 1986 que l’homme d’affaires prit la tête de l’OM, rachetant le club pour un franc symbolique. L’OM était alors au plus mal, tant sportivement que financièrement, mais Bernard Tapie effectua un recrutement malin qui lui permit de retrouver les sommets en quelques années.

Champion de France à cinq reprises, l’OM remporta surtout la Ligue des champions face à l’armada milanaise le 26 mai 1993. Un titre européen unique dans l’histoire du football français !

Derrière ce conte de fées se cachent en fait des histoires de compte en banque. En mai 1993, quelques jours avant la finale de Coupe d’Europe entre Marseille et Milan, le club de Valenciennes annonce qu’une tentative de corruption a eu lieu avant sa rencontre de championnat de France face à l’OM disputée le 20 mai et remportée 1 but à 0 par les Provençaux. Plusieurs joueurs de l’équipe nordiste avouent avoir été payés afin de « lever le pied ». Les sanctions sportives tombent vite pour l’OM, destitué de son titre de champion de France 1993, privé de compétition européenne puis rétrogradé en deuxième division en 1994.

Le volet judiciaire est entre les mains du procureur Eric de Montgolfier et le verdict du procès est rendu le 15 mai 1995. Bernard Tapie est condamné à deux ans de prison dont un ferme (peine réduite à huit mois ferme en appel), trois ans d’inéligibilité et 20 000 francs d’amende pour corruption et subornation de témoins. A la barre, Bernard Tapie déclare : « J’ai menti, mais c’était de bonne foi » (sic).

Depuis, d’autres accusations de matchs truquées par Tapie ont couru : le match Spartak Moscou-OM d’avril 1991, le match Bruges-OM du 21 avril 1993… On ne prête qu’aux riches. •

Louis Marceau

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