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Un quotidien papier

Même si Présent existe depuis plusieurs années en version numérique, nous fêtons le 10 000e numéro d’un quotidien papier et certains ne manqueront pas de souligner notre archaïsme entêté à paraître sous cette forme. Mais – donnons-leur d’autres munitions – ils pourraient aussi bien nous traiter de masochistes ! Sur le fond comme sur la forme.

Nous faisons un quotidien, pas un missel, disait Jean Madiran. C’est-à-dire : nous n’avons pas le temps de peaufiner et de pousser l’ouvrage au point de perfection. Débusquer l’ultime faute d’orthographe (celle qui contrevient à une de ces règles compliquées du français, sur laquelle trois manuels pourtant dédiés au sujet ne parviennent pas à s’accorder), repérer la minuscule ou la majuscule qui contrevient aux usages typographiques, supprimer l’anglicisme qui a passé les différents contrôles, traquer l’infâme coquille qui défigure une date, un nom propre – celle que personne n’a détectée et qui apparaîtra au premier coup d’œil sur la page imprimée –, penser une légende, mûrir le titre parfait… Il est quasiment impossible de tout résoudre, sans compter le bout d’article qui a filé sous une photo, la signature qui n’est pas la bonne, etc.

Nous sommes pourtant exigeants – sinon quant à nous-même, au moins les uns pour les autres –, perfectionnistes, pointilleux, mais le tempo de parution fait qu’entrant ici il nous faut abandonner nos espoirs de fabriquer le quotidien parfait. Il faut trancher dans le vif des innombrables questions qui se posent. Le temps imparti se précipite et s’accélère au fil de la matinée jusqu’à l’heure butoir d’envoi à l’imprimeur – ce tour de force a été réalisé 10 000 fois. Et comme en réalité nous ne sommes pas masochistes, travailler dans un quotidien nous rend sur le moment insatisfaits, et à plus long terme humbles.


« Ce que l’on mesure à lire les témoignages publiés dans ce n° 10000,
c’est l’attachement quasi familial des lecteurs à Présent »


Les articles d’un quotidien sont voués à être oubliés dès le lendemain, disait aussi Madiran (à qui ce constat s’appliquait moins qu’à tout autre). Ils traitent à chaud d’une actualité qui, dans quelques heures, aura évolué ou aura été remplacée par une autre. « Un vrai quotidien raconte les événements du jour. Il les éclaire et les explique. Il les commente. Il dit les faits et les replace dans leur continuité, en soulignant les causes et leurs conséquences », expliquaient nos fondateurs (n° 0, 22 novembre 1981). L’analyse est nécessairement elliptique et partielle quant aux tenants et aboutissants et ne saurait remonter aux causes premières (souvent le péché originel). Le quotidien n’est pas l’hebdomadaire ou le mensuel. Les uns et les autres ne sont pas interchangeables. Il y a donc une dose de superficialité qui s’impose au rédacteur quand bien même il ne serait pas superficiel de nature et d’intelligence. Oui, il y a bien du masochisme à vouloir poursuivre cette chimère de l’actualité – ou plutôt de l’insatisfaction et, là encore, de l’humilité à accepter que cet article auquel est apposée notre signature subisse, dans les heures qui suivent, une dévaluation brutale.

Voilà pourquoi nos lecteurs doivent être compréhensifs vis-à-vis de ces multiples défauts de Présent qui sont le lot même d’un quotidien papier, et, compréhensifs, indulgents, ils le sont. Ceux qui écrivent pour se plaindre d’une chose ou d’une autre ont raison de le faire : ne pas se mettre la rate au court-bouillon en gardant pour soi une colère est gage de longue vie.

Des gens (bien intentionnés, cela va de soi) pourraient aussi qualifier de masochistes des lecteurs qui trop souvent reçoivent leur quotidien en retard – ça n’est pas nouveau, dès le n° 3, le 7 janvier 1982, on pouvait lire : « A ceux de nos abonnés qui reçoivent “Présent” en retard », et rebelote le 13 janvier, c’était parti pour 10 000 numéros distribués à la va-comme-je-te-pousse par la Poste. Mais je ne crois pas que l’attachement des lecteurs à Présent soit pathologique et nécessite une psychanalyse. Ce que l’on mesure à lire les témoignages publiés dans les pages 4 à 9 de ce n° 10000, qu’ils soient concis ou détaillés, c’est l’attachement quasi familial des lecteurs à Présent. Beaucoup racontent une fidélité totale, d’autres révèlent des évolutions, mais toutes ces tranches de vie – de vie intellectuelle ou spirituelle – sont liées d’une façon ou d’une autre à Présent. N’est-ce pas le signe d’une relation particulière dans laquelle entre une grande affection ? Cette affection se dématérialiserait-elle si nous n’existions que sur écran ou disparaîtrait-elle ? Souhaitons à Présent d’innombrables numéros imprimés et de garder ce lien indéfectible avec ses lecteurs. •

Samuel Martin
Rédacteur en chef

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