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Les deux étendards

Russie-Ukraine : pire qu’un crime, une faute

La libre page de Bruno Gollnisch

Mon arrière-grand-père, Emile Flourens, fut sous la IIIe République plusieurs fois ministre des Affaires étrangères, et l’initiateur de l’alliance franco-russe, destinée à contrecarrer l’hégémonie de l’Allemagne bismarckienne.

J’en conserve pieusement chez moi les souvenirs : le magnifique service à ses initiales que lui offrit le tsar, orné de l’aigle à deux têtes avec en son cœur Saint-Georges terrassant le dragon, emblème traditionnel de la Russie ; les décorations qu’il reçut de ce même Alexandre III, qui le recevait amicalement à Tsarskoïe Selo, et dont il écrivit et publia une biographie, etc.

Sympathie

Est-ce de cet atavisme que me vinrent le goût et la sympathie pour la Russie ; mon attrait pour la magnifique liturgie de Saint-Jean Chrysostome en slavon, ma fréquentation du foyer étudiant franco-russe qu’animait un saint prêtre, le regretté père Dupire, et, plus tard, l’ardeur que j’ai mise à défendre avec Jean-Marie Le Pen l’idée selon laquelle, une fois l’hydre communiste terrassée, les destins de nos pays étaient liés, nos intérêts complémentaires, nos identités européennes et chrétiennes séparées seulement par le partage de Théodose en 395 entre l’empire d’Occident et celui d’Orient, et plus tard par le malheureux schisme qui divisa la chrétienté, laissant le monde catholique réduit pour la plus grande part au patriarcat latin, nonobstant la présence de nombreux et divers catholiques orientaux ?

Espace boréal

Je ne rougis pas aujourd’hui d’avoir ardemment souhaité que la coopération européenne s’étendît un jour jusqu’à Vladivostok. Le procès que l’on tente de faire à ceux qui comme nous ont défendu cette unité d’un « espace boréal », peuplé d’Européens, fécondé par le christianisme, est un mauvais procès : nous n’avons cessé de prôner une entente qui aurait pu éviter ce à quoi l’on assiste à l’heure actuelle ; et ce faisant nous n’avons pas démérité.

Commentaires ineptes

Ce mauvais procès n’est pas le seul commentaire actuel marqué du sceau de la stupidité, de l’ignorance ou de la malveillance (ou des trois à la fois). Les plus médiocres, sur les chaînes d’information continue, étant, à quelques exceptions près, ceux des politologues professionnels, surtout s’ils sont professeurs à Sciences-Po.

Il en est ainsi par exemple des interrogations sur ce qu’il y a exactement dans la tête de Vladimir Poutine ; des spéculations sur son isolement, sa santé mentale, etc.

Or, pour savoir ce qu’il y a dans la tête de Poutine, c’est fort simple : il suffit de l’écouter. A commencer par les deux grands discours qui ont précédé respectivement la reconnaissance des républiques autonome du Donetsk et de Lougantz (21 février), et trois jours plus tard celui qui a précédé l’attaque de l’Ukraine. Poutine rappelle que lors de la disparation de l’Union soviétique, et lorsque le pacte de Varsovie fut dissous, il avait été admis verbalement que l’Otan, à défaut de disparaître, ne s’étendrait pas. Il a raison sur ce point. Malheureusement Gorbatchev se contenta d’un accord verbal, qui ne fut jamais respecté.

Menaces occidentales ?

Croit-il sincèrement que l’Otan représente pour la Russie une menace ? Il ne manque pas d’arguments à faire valoir dans ce domaine. Car les attaques contre divers pays, sinon de l’Otan lui-même, du moins de coalitions composées de membres de l’Alliance, les « Occidentaux », n’ont pas manqué ces dernières années, et il ne s’est pas privé de le souligner :

– Guerre contre l’Irak, surtout la deuxième, fondée sur le mensonge d’Etat le plus éclatant de l’histoire, les fameuses « armes de destruction massive » qui n’existaient que dans l’imagination fertile de la CIA et dans la fiole que le secrétaire d’Etat américain Colin Powell agitait à la tribune des Nations unies.

– Guerre contre la Yougoslavie, ou, si l’on préfère, la Serbie, pour en détacher le Kosovo. Nous autres Européens avons facilement oublié que nos bombardements méthodiques de la Serbie durèrent pas moins de 72 jours. Inutile de dire que nos médias ne nous ont pas montré le résultat de ces bombardements avec le même empressement – légitime – que l’on met aujourd’hui à nous montrer les dégâts de l’actuel conflit en Ukraine. Il était acquis que, quand nous bombardons, nous, les bombes sont « propres », et que les « dégâts collatéraux », comme l’on dit pudiquement, ne méritent pas d’être évoqués… On sous-estime le traumatisme qui en est résulté dans le monde orthodoxe. L’annexion de la Crimée ou la reconnaissance du Donbass ne sont rien d’autre, aux yeux de Poutine, qu’un juste retour des choses par rapport au Kosovo, détaché de force de la Serbie, et livré à une domination albanaise plus ou moins mafieuse.

– Guerre contre la Libye, là encore facteur dans le pays d’un chaos dont il n’est jamais sorti, de dégâts matériels considérables, et de pertes humaines que dénonce le livre de l’avocat international Ghislain Dubois, Les Crimes de l’Otan – Plaidoyer pour les victimes (Dualpha éditeur, Paris).

– Frappes contre la Syrie, alors en pleine lutte contre les islamistes.

Prétexte abusif

Poutine a beau jeu de souligner que toutes ces opérations de recours à la force ont eu lieu sans mandat des Nations Unies, contrairement à la Charte, ou en excédant dans le cas de la Libye les termes du mandat en question (qui nous permettait de protéger les populations civiles, pas de renverser le gouvernement).

Qui peut cependant croire que l’Otan menaçait sérieusement la Russie ? Une Russie disposant encore de 1 000 à 4 000 missiles nucléaires tactiques, utilisables sur le champ de bataille, quand par exemple la France a démantelé son système d’armes nucléaires tactiques (missiles Pluton, puis Hadès), et les Etats-Unis considérablement réduit le leur.

Et comment ne pas comprendre que l’attractivité de l’Otan, pour les pays d’Europe de l’Est comme pour les pays baltes, ne procède aucunement de l’intention d’attaquer la Russie, mais seulement de se prémunir contre le retour en force d’une puissance qui, via le système soviétique, les a longtemps asservis ?

« Valeurs » de l’Europe

Poutine n’a pas tort non plus quand il met en cause explicitement les prétendues valeurs de l’Occident, qui, depuis la chute du communisme, n’a rien d’autre à proposer à la Russie dans ce domaine que ce qui occupe toutes les délibérations du parlement européen et de bien des parlements nationaux : la promotion de l’avortement, du « LGBT », des satisfactions matérielles, d’un individualisme destructeur… Tout cela a malheureusement gagné l’Ukraine. La guerre a été par exemple l’occasion de découvrir une « fabrique d’enfants » où se pratiquait le commerce de la GPA (Gestation pour autrui), et où de malheureux nouveau-nés se trouvent pris dans l’actuelle tourmente. Dans ce triste conflit, on a sous-estimé cet aspect de lutte contre les valeurs décadentes qui menaceraient l’identité russe.

Union Soviétique ou Russie impériale ?

Kiev ce lundi 21 mars après le bombardement du pôle commercial Retroville.

Tout aussi exacte est la description que fait Poutine de la création de la République soviétique d’Ukraine par Lénine et Staline, dont il est très critique. Il accuse Lénine, Staline, Khrouchtchev, d’avoir créé une Ukraine artificielle. Le désir de Poutine, d’évidence, et contrairement à ce que l’on entend partout, n’est pas de recréer l’Union soviétique ; il est de restaurer la Russie impériale, ce qui n’est pas la même chose, même si cela, on le voit aujourd’hui, n’est pas plus exempt de brutalité. Une Russie impériale qui considérait l’Ukraine comme son berceau. Les Russes en effet font remonter la naissance de leur nation au baptême de Vladimir en 988 (à Cherson ou à Kiev), et de la population de Kiev, sa capitale d’alors. Le millénaire en fut célébré en grande pompe en 1988, à Moscou, Kiev, Zagorsk, et partout dans une Russie et une Ukraine encore soviétiques pour peu de temps. Kiev serait en quelque sorte à la Russie ce que Reims (lieu du baptême de Clovis, puis du sacre des rois) est à la France. La récente décision du métropolite de Kiev de se séparer du Patriarcat de Moscou (pour se rattacher nominalement à Constantinople) a été ressentie comme une amputation. La vision de Poutine est hélas celle de beaucoup de Russes, qui considèrent que leur peuple, la « Grande Russie » ne fait qu’un avec la « Petite Russie » (ainsi que l’on appelait autre fois l’Ukraine) et la « Russie blanche » (Biélo-Russie ou BelaRus)…

Frontières, territoriales et linguistiques

Il est exact aussi que les frontières de la République d’Ukraine de création soviétique englobaient de nombreuses populations russophones et russophiles (les deux réalités ne se recouvrent pas nécessairement), et que le droit de sécession que lui reconnaissait la constitution soviétique était largement fictif, compte tenu de la terreur rouge, terme que Poutine lui-même a employé dans son discours ! Mais en quoi la malheureuse Ukraine est-elle responsable de cette situation ? Et comment ne pas voir que les particularités historiques, linguistiques, l’affreuse persécution soviétique, la famine organisée (l’« Holodomor ») en 1932-1933, ont progressivement forgé une nation. Le nationalisme ukrainien se reconnaissait d’abord surtout dans la partie Ouest, laquelle n’a jamais été russe : cette Galicie ruthène, qui, autour de Lviv (alias Lvov, Lemberg, Léopol), compta parmi les derniers partisans de l’empire des Habsbourg en 1918. Il s’est progressivement renforcé dans le reste du pays. La langue ukrainienne n’était à l’origine qu’un dialecte, presque dépourvu de littérature. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky lui-même n’a-t-il pas dû admettre qu’il parlait le russe mieux que l’ukrainien ? Mais l’ukrainien a acquis un statut de langue nationale, même si ce fut une grave erreur que d’avoir voulu l’imposer de force à la population russophone.

Buts de guerre inatteignables

Quoi qu’il en soit, Vladimir Poutine va à l’encontre même des buts qu’il se proposait, et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette affaire tragique :

– L’Otan était, comme Emmanuel Macron l’a déclaré, en état de « mort cérébrale », et le voilà légitimé dans ses buts, resserré dans ses rangs, et pour longtemps sans doute…L’Allemagne décide de réarmer. Même la France, aujourd’hui, envoie des détachements dans les pays baltes, qui, eux, sont membres de l’Otan, pour bien montrer qu’une agression à leur encontre entraînerait automatiquement le jeu du fameux article 5, qui stipule que si un pays membre est victime d’une attaque, chaque membre de l’Alliance viendra en aide au pays attaqué.

– L’Union Européenne, impuissante à se doter d’une politique étrangère et d’une politique de défense, était contestée de l’intérieur par l’émergence de mouvements patriotiques refusant la mise en place du super Etat euro-mondialiste. Voici qu’elle retrouve tout son éclat ; que l’Ukraine et la Moldavie demandent à y adhérer, et qu’une défense européenne va peut-être voir le jour…

– Poutine considérait les Ukrainiens comme des frères. Des « frères » qu’il fallait sans doute ramener de force à la maison. Mais il s’attendait peut-être à voir ses soldats acclamés. Dans ses discours, il se réfère aux militants pro-russes persécutés en Ukraine, avec une mention spéciale pour l’affaire de la Maison des Syndicats à Odessa, dans l’incendie de laquelle périrent 35 militants pro-russes, assiégés par des nationalistes ukrainiens. Là encore, cet évènement, survenu dans la foulée de la « révolution » de Maïdan, est complètement oublié en Occident ; mais il a laissé des traces.

Toujours est-il que les troupes russes ne sont pas accueillies en libérateurs, au contraire. La résistance est farouche. Les morts, les destructions, ne peuvent que nourrir le ressentiment à l’égard de la Russie. Poutine, contrairement au but qu’il se proposait, aura désormais sur son flanc gauche une nation définitivement hostile aux Russes, ce qui était loin d’être le cas auparavant.

Où est la sortie ?

Et comment se sortira-t-il de ce guêpier ?

Il sera peut-être vainqueur militairement, malgré la relative modicité des moyens militaires engagés jusqu’à présent. Mais après ? S’il débarque d’une façon ou d’une autre Volodymyr Zelensky et le gouvernement ukrainien actuel, serait-ce par l’élimination physique, au risque d’en faire des martyrs, et qu’il installe à la place des autorités à sa botte, celles-ci sauteront à la première occasion comme un bouchon de champagne, dès que les troupes d’occupation seront parties.

A moins qu’elles ne restent définitivement dans un pays hostile où la résistance ne manquera pas de se manifester ? Tout aussi impraticable !

Une solution intermédiaire serait de limiter l’occupation russe au Dombass russophone à l’est, et peut-être aussi à la partie sud, le pourtour de la mer d’Azov, déjà pratiquement envahi. Mais ni la communauté internationale ni aucun gouvernement ukrainien n’accepteront jamais une telle amputation.

Ainsi, on peut d’ores et déjà affirmer que Poutine a obtenu le résultat inverse de celui qu’il recherchait. Et la brutalité de l’agression, contraire à toutes les normes du droit, l’isole sur le plan international.

Faible opposition

Cependant, il est sans doute illusoire de compter sur une réaction interne à la Russie. Le régime de Poutine est autoritaire, mais il a été élu. On ne le remplacera pas si facilement. Indépendamment de son parti, « Russie Unie », les principales forces d’opposition représentées à la Douma, le parti communiste de Guennadi Ziouganov à gauche, et le parti libéral démocrate de Vladimir Jirinovski à droite, sont l’un et l’autre favorables à l’intervention en Ukraine. Et ce ne sont pas quelques centaines de manifestants, courageux, certes, et encensés par les médias occidentaux, qui changeront la donne.

Sanctions inopérantes

Les sanctions, surtout si elles sont aussi odieuses que l’interdiction faite aux athlètes handicapés russes de participer aux jeux paralympiques, ou aussi stupides que le fait de débaptiser en Vendée un collège Soljenitsyne, n’auront d’autre effet que de resserrer le peuple russe autour de ses dirigeants, d’aggraver aussi nos propres difficultés économiques, et de rendre la Russie plus dépendante encore de la Chine.

Erreurs stratégiques

Ainsi peut-on dire que Poutine n’est pas le seul à commettre des erreurs stratégiques. Au moment où les Etats-Unis considèrent la Chine d’aujourd’hui comme ils considéraient le Japon dans les années 1930, à savoir comme la puissance émergente capable de menacer leur leadership dans le Pacifique, il est paradoxal que, par leur politique constante d’isolement de la Russie, ils aient justement précipité cette dernière dans les bras de la Chine… Une Chine dix fois plus peuplée que la Russie, et qui fait face à une Sibérie riche de ressources naturelles et peuplée seulement de 20 millions d’habitants…

Et l’Inde n’est pas davantage hostile à la Russie. Si l’Inde et la Chine surmontent leurs contentieux frontaliers et s’allient à la Russie, on pourrait voir émerger un bloc compact et hostile de 2 milliards 500 millions d’habitants, parfaitement capables de se suffire à lui-même.

Erreurs fatales

L’historien Daniel Halévy (1872-1962) disait que l’on sous-estimait l’un des grands facteurs de l’Histoire : la bêtise. Disons seulement : les énormes fautes que peuvent commettre les dirigeants des nations, et qui se paient du sang de leurs peuples. De telles erreurs géostratégiques, qu’il s’agisse en premier de celle du Kremlin à Moscou, mais aussi de celles de la Maison Blanche à Washington et de l’Union Européenne à Bruxelles, méritent amplement l’appréciation attribuée (faussement) à Talleyrand après l’exécution en 1804 du duc d’Enghien, enlevé dans un pays étranger : « c’est pire qu’un crime ; c’est une faute. » •

Bruno Gollnisch

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