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« Ce que la Russie devrait faire avec l’Ukraine » – Le plan de « dénazification » publié par RIA Novosti

Le 4 avril dernier, RIA Novosti, une des plus importantes agences de presse en Russie, contrôlée par l’État, a publié un éditorial intitulé « Qu’est-ce que la Russie devrait faire avec l’Ukraine » (en russe : Что Россия должна сделать с Украиной). Cet éditorial appelle à une totale « dénazification » et une décomposition définitive de l’Ukraine avec un programme de rééducation de sa population appelé à durer « au moins une génération », car « la nazification de l’Ukraine » aurait, selon l’auteur russe, « duré pendant plus de 30 ans, ayant commencé au moins en 1989, quand le nationalisme ukrainien a reçu des formes d’expression légales et légitimes et a conduit le mouvement pour ‘l’indépendance’ vers le nazisme ». En raison des restrictions imposées par les pays européens, le site de l’agence russe n’est actuellement accessible qu’avec une connexion VPN passant par un serveur russe, mais un site ukrainien en a fait une traduction en anglais accessible ici sous le titre « RIA NOVOSTI a clarifié les plans de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine ». Je précise que j’ai personnellement comparé la traduction ukrainienne à l’article publié sur le site de Ria Novosti pour m’assurer que la traduction n’avait pas été volontairement déformée.

L’auteur de l’article, Timofeï Sergueïtsev (Тимофей Сергейцев), bien qu’il reste plutôt discret dans l’espace virtuel et ne semble pas être actif sur les médias sociaux sous son nom de famille, est un personnage bien connu en Ukraine. Il était entre autres conseiller de l’oligarque ukrainien Victor Pintchouk, le gendre de l’ancien président Leonid Koutchma. Sergeitsev a ensuite travaillé pour les présidents ukrainiens pro-russes Leonid Koutchma et Viktor Ianoukovytch mais aussi pour un politicien ouvertement anti-russe, Arseni Iatseniouk. Son film „Le match” réalisé en coproduction avec la Russie en 2012 a été interdit de diffusion dans les cinémas en Ukraine à cause de son contenu jugé anti-ukrainien. Aujourd’hui Timofeï Sergueïtsev est un méthodologiste et philosophe membre du Club Zinoviev et il travaille comme consultant scientifique au Centre d’éducation et de science international Zinoviev à l’Université d’État Lomonossov de Moscou, auprès de la faculté des processus globaux.

Son éditorial publié par une des principales agences de presse en Russie contient un plan très précis pour une guerre volontairement brutale en Ukraine et la liquidation de l’État ukrainien avec installation d’un nouveau régime directement contrôlé par la Russie. L’expression de « la dénazification de l’Ukraine » y revient des dizaines de fois et sert à justifier un projet ouvertement meurtrier, avec même des accents qui peuvent parfois ressembler à un prélude à un génocide, ou au minimum à l’installation d’un pouvoir brutal, volontairement meurtrier et totalitaire. Car l’Ukraine serait occupée et habitée par des nazis et serait même naturellement, structurellement, un État nazi dont il est urgent de débarrasser le monde, et en particulier le « monde russe ».

« Les nazis qui ont pris les armes devraient être détruits au maximum sur le champ de bataille (…) une partie importante des masses, qui sont des nazis passifs, des complices du nazisme, sont également coupables », écrit-il. Ainsi, l’hypothèse « le peuple est bon, le gouvernement est mauvais » ne fonctionne pas, poursuit l’auteur. La dénazification du peuple doit se fonder sur la rééducation et la censure et durer au moins pendant une génération, avec la création « d’organes permanents de dénazification pour une durée de 25 ans ».

Sergueïtsev postule ainsi une attitude intransigeante de la Russie envers l’Ukraine car « la dénazification ne peut être réalisée que par vainqueur, ce qui implique son contrôle absolu sur le processus de dénazification et le pouvoir d’assurer ce contrôle. À cet égard, un pays dénazifié ne peut être souverain ». La dénazification doit s’accompagner de la « désukrainisation » de ce territoire. L’Ukraine ethnique et nationale serait en effet un concept artificiel et anti-russe, sans civilisation propre, et serait aujourd’hui soumise à l’autorité de l’Occident. La dénazification de l’Ukraine devrait aussi conduire à son inévitable déseuropéanisation car la particularité du nazisme ukrainien serait qu’il se déguise en désir d’indépendance et de développement selon les modèles européens. « Les élites Bandera doivent être éliminées, leur rééducation est impossible. La “boue” sociale, qui l’a soutenue activement et passivement par son action et son inaction, doit vivre les épreuves de la guerre et assimiler cette expérience comme une leçon historique et une expiation de sa culpabilité », écrit Sergueïtsev. En décrivant des étapes successives et les différents éléments de la mise en place du nouvel ordre et de la fondation de nouvelles républiques populaires contrôlées par la Russie, il prévoit tout de même qu’il est peu probable que la « province catholique » (l’Ukraine occidentale) fasse partie des territoires pro-russes. « Elle restera hostile à la Russie, mais neutre et démilitarisée par la force, avec un nazisme formellement interdit. Les personnes qui détestent la Russie iront là-bas ». Cette province devra toutefois rester sous occupation militaire russe.

La Russie « a écrasé le nazisme allemand, produit monstrueux de la crise de la civilisation occidentale. Le dernier acte d’altruisme russe a été la main tendue de l’amitié russe, pour laquelle la Russie a reçu un coup monstrueux dans les années 1990 », se plaint Sergueïtsev qui, comme la plupart de ses compatriotes, préfère ignorer l’alliance de 1939-41 entre la Russie soviétique et l’Allemagne nazie ainsi que l’ampleur des crimes staliniens. Selon la vision relayée par l’auteur, la Russie, abandonnée dans sa mission civilisatrice par un Occident qui n’a jamais su apprécier à leur juste valeur les sacrifices de la Russie au XXe siècle, doit se tourner vers d’autres alliés, vers les pays opprimés pendant des siècles par l’Occident, pour devenir le chef de file de la décolonisation dans le monde. Pour Sergueïtsev, même la population habitant l’Ukraine finira par comprendre que sa dénazification est un processus conduisant à sa libération du joug occidental.

Et le Russe d’expliquer : « La Russie n’aura aucun allié dans la dénazification de l’Ukraine. Puisque c’est une affaire purement russe. Et aussi parce que ce n’est pas seulement la version Bandera de l’Ukraine nazie qui sera éradiquée, mais aussi, et surtout, le totalitarisme occidental, les programmes imposés de dégradation et de désintégration des civilisations, les mécanismes de soumission à la superpuissance de l’Occident et des États-Unis. »

Les thèses de l’auteur ne semblent malheureusement pas être isolées aujourd’hui en Russie. Outre le fait que ce programme pour l’Ukraine a été publié sur le site de l’agence de presse Ria Novosti, le lendemain de sa publication les thèses d’une Ukraine qui serait une construction artificielle et anti-russe et d’une « dénazification » nécessaires de l’Ukraine par la force pour « pouvoir construire enfin une Eurasie ouverte de Lisbonne à Vladivostok » ont été reprises par Dmitri Medvedev, ancien président et ancien premier ministre et aussi actuel vice-président du Conseil de sécurité de Russie actuel, ce qui en fait encore aujourd’hui un des collaborateurs les plus proches de Poutine.

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