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Céline… nom de guerre

Le premier des manuscrits céliniens inédits, volés par les brigades épuratrices et réapparus de manière rocambolesque en 2021, vient d’être publié par Gallimard. Guerre est déjà un phénomène culturel : numéro un des ventes avant sa parution, bénéficiant d’un tirage exceptionnel… La vengeance littéraire du docteur Destouches est un plat qui se déguste froid.

5 mai 2022… Il est des dates qui marquent. Celle-ci restera gravée dans la mémoire des céliniens, célinistes, célinolâtres ou tout simplement lecteurs goulus qui attendaient depuis des mois la sortie du premier inédit de Louis-Ferdinand Céline, tiré d’une « malle aux trésors » (Le Figaro dixit) rendue par l’ancien critique de Libération Jean-Pierre Thibaudat, toujours muet sur l’origine des manuscrits qu’il a livrés en juillet 2021 aux ayants droit de la succession Destouches.

Et le gagnant est Guerre, le second d’une trilogie annoncée par Céline à Denoël en juillet 1934 sous les titres Enfance, Guerre, Londres. Seule la partie « Enfance » (sous le titre de Mort à crédit) avait été publiée. D’autres suivront. Chez Gallimard, on ne perd pas son temps, Céline l’écrivait déjà : « Au total, si vous regardez bien, vous verrez nombre d’écrivains finir dans la dèche, tandis que vous trouverez rarement un éditeur sous les ponts… » (Entretiens avec le professeur Y).

« C’est une découverte littéraire de la plus haute importance », écrit Marc Laudelout, directeur du Bulletin célinien, en apprenant le retour en de bonnes mains des manuscrits perdus. Et d’ajouter : « Les céliniens ont été abasourdis lorsqu’ils ont appris cette nouvelle. D’autant que beaucoup pensaient que Céline affabulait lorsqu’il évoquait tous ces manuscrits volés à la Libération. » Ce qu’il fit à plusieurs reprises, dans sa correspondance, ses derniers livres ou lors d’entretiens.

Un parcours rocambolesque

Ça a débuté comme ça… Après le 6 juin 1944, Céline se sentait plus que jamais menacé : « Y avait qu’à écouter les fenêtres !… ce qui se beuglait des rez-de-chaussée !… pas personne plus voyou pendable que moi. » Il parvint à organiser son départ vers l’Allemagne. Restaient ses archives, on parle de plus d’un mètre cube (peu compatible avec les trois sacs de supermarché rendus par le receleur, mais cette affaire recèle encore tant de mystères…). En l’absence de solution, le tout fut placé en vrac sur une armoire.

Au Danemark, Céline apprit que son appartement du 4, rue Girardon à Paris avait été saccagé. « … ils sont montés Arlette, moi, à peine partis, la grande Brigade épuratrice ! Ils ont chassé ma mère aveugle, ils ont tout cambriolé, brûlé dix-sept manuscrits… » (Féerie pour une autre fois).

A plusieurs reprises, il désigne le coupable : Oscar Rosembly qui se cachait chez le peintre Gen Paul… et tenait la comptabilité de Céline ! A la Libération, il se serait présenté comme résistant pour perquisitionner chez Le Vigan, Ralph Soupault…, commettant des vols assez importants pour finir en prison. Sa fille Marie-Luce, morte à Corte le 4 novembre 2020, affirmait savoir où se trouvaient les manuscrits. Or, depuis une quinzaine d’années, c’est Thibaudat qui les avait. Un de ses lecteurs, dit-il, s’en débarrassa à condition qu’il ne tombe pas entre les mains de la veuve de l’antisémite. Lucette Almanzor décède en novembre 2019, la voie était libre…

Les deux gros ensembles retrouvés sont une suite des premiers chapitres de Casse-pipe, qui racontent, sous une forme délirante, les années au 12e cuirassiers de Rambouillet ; et un roman complet intitulé Londres.

Mais Guerre, l’inédit qui sort aujourd’hui, n’est pas pour autant un extrait de Casse-pipe. Céline y revient sur l’expérience centrale de son existence : le traumatisme subi au front, « abattoir international en folie ». On le suit depuis le moment où, gravement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille, jusqu’à son départ pour Londres. A l’hôpital de Peurdu-sur-la-Lys (!), il est l’objet de toutes les attentions d’une infirmière. L’écriture, rude, est celle de la première manière, mêlant langage populaire et argot militaire. Des pages saisissantes et, à coup sûr, du grand Céline même s’il s’agit d’un premier jet.

On se jettera aussi bientôt sur la nouvelle de jeunesse intitulée La Vieille dégoûtante. Les spécialistes aimeront La Volonté du roi Krogold, fantaisie médiévale « avec sylves et korrigans », comme l’écrit Philippe Alméras.

Reste que le milieu célinien est troublé par le succès de librairie de Guerre, en première place des préventes. Certains optimistes pensent qu’il s’agit d’un regain d’intérêt pour l’œuvre de Céline, d’autres, plus réalistes, pensent que le battage autour de la découverte, il est vrai quasi miraculeuse, de ces manuscrits volés il y a 77 ans a déclenché une curiosité qui n’a rien de littéraire… Signe des temps !

Christian Mouquet

• Louis-Ferdinand Céline, Guerre, Gallimard, mai 2022, 192 pages, 19 euros.

Pour accompagner la sortie de cet inédit, l’éditeur organise jusqu’à mi-juillet une exposition : « Céline – Les manuscrits retrouvés », Galerie Gallimard (30, rue de l’Université, Paris). •

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