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Guerre de positions

Défendre la souveraineté ukrainienne ou affaiblir la Russie ?

Dans la crise russo-ukrainienne, les Occidentaux empruntent deux voies stratégiques : les uns cherchent une paix rapide et acceptable pour l’Ukraine, les autres un affaiblissement durable de la Russie – au risque d’une escalade guerrière des plus inquiétantes.

Après trois mois de guerre en Ukraine, il est devenu clair qu’Américains et Européens ne poursuivent pas forcément tous les mêmes objectifs. D’un côté, une majorité de pays européens veulent uniquement défendre la souveraineté de l’Ukraine et souhaitent dès que possible un accord de paix acceptable pour ce pays. Un accord de paix qui pourrait même prévoir une reconnaissance de la perte de la Crimée et un statut de neutralité pour l’Ukraine. Mais à côté de ces pays européens, dont font partie la France, l’Allemagne et l’Italie pour ne citer que les plus gros, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Pologne ainsi que quelques autres pays plus petits se sont donné un autre objectif plus ambitieux, qui est d’affaiblir la Russie de manière à la rendre durablement incapable de poursuivre sa politique de rétablissement de l’Empire russe dans ses frontières soviétiques. Ce deuxième objectif passe par une guerre longue en Ukraine et par un soutien massif au gouvernement de Kiev, au risque d’une escalade.

Le caractère massif des livraisons d’armes à l’Ukraine pourrait notamment forcer la Russie à entrer officiellement en guerre contre ce pays (pour le moment il s’agit toujours d’une simple « opération spéciale » de « dénazification ») afin de pouvoir décréter la mobilisation générale. Sans cela, ses ressources en hommes restent limitées face au pays attaqué qui s’apprête, lui, à prolonger de trois mois l’état de guerre et la mobilisation générale décrétés le 24 février. Une prolongation que Kiev explique par le temps nécessaire pour organiser sa contre-offensive et récupérer tous les territoires occupés !

Pour maintenir le flot d’aide militaire et civile à l’Ukraine, le Sénat américain a adopté jeudi une nouvelle tranche de 40 milliards de dollars (après les 13 milliards votés il y a deux mois), dont près de la moitié est destinée soit à fournir de nouvelles armes à l’Ukraine, soit à reconstituer les stocks mis à mal par les livraisons déjà faites et à accroître les capacités de production, car sinon, il faudra plusieurs années compléter ces stocks. A titre de comparaison, le budget de la défense de la Russie en 2021 était d’un peu plus de 60 milliards de dollars. Le 25 avril, le secrétaire à la Défense américain, Lloyd Austin, affirmait en Pologne, alors qu’il revenait de Kiev : « Nous voulons que la Russie soit affaiblie au point qu’elle ne puisse plus faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine. » Le lendemain à Londres, le ministre de la Défense britannique Liz Truss déclarait de son côté : « Nous intensifions nos efforts en Ukraine. La guerre en Ukraine est notre guerre. C’est la guerre de tous, car la victoire de l’Ukraine est un impératif stratégique pour nous tous. Armes lourdes, chars, avions : nous puisons dans nos stocks, nous augmentons la production. »

Dans un entretien publié au début du mois d’avril, le vice-Premier ministre polonais et chef du PiS, Jaroslaw Kaczynski, avait déjà exprimé le même genre de vision : « Il s’agit d’une guerre par procuration typique, en fait il s’agit d’une guerre déclarée à l’Occident », et donc « l’enjeu de cette guerre, c’est aussi la Pologne ». « Il est certainement dans l’intérêt de la Pologne que la Russie, avec sa politique agressive, sorte de cette guerre durablement affaiblie, tant militairement qu’économiquement », déclarait le vice-ministre des Affaires étrangères polonais Marcin Przydacz dans un entretien publié il y a une semaine.

Or ce n’est pas du tout la position de Paris. Le président français Emmanuel Macron affirmait en effet au Parlement européen, à l’occasion de la Journée de l’Europe le 9 mai : « Nous ne sommes pas en guerre contre la Russie. Nous œuvrons en Européens pour la préservation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Pour le retour de la paix sur notre continent. » Pour cela, selon Macron, il faudra négocier « avec autour de la table, et l’Ukraine et la Russie. Les termes de la discussion et de la négociation seront fixés par l’Ukraine et la Russie. Mais ça ne se fera ni dans la négation, ni dans l’exclusion de l’un l’autre, ni même dans l’humiliation ». De même le Premier ministre italien Mario Draghi qui déclarait le 11 mai, à l’issue d’une rencontre avec Joe Biden à Washington, qu’« il est nécessaire de continuer à soutenir l’Ukraine et à faire pression sur Moscou, mais aussi de commencer à se demander comment la paix peut être construite », et que « toutes les parties doivent faire un effort pour se mettre autour de la table, y compris les Etats-Unis ».

Mais les négociations sont au point mort, Kiev semblant aujourd’hui moins disposé que jamais à céder aux revendications ahurissantes de la Russie (cession de territoires, démilitarisation de l’Ukraine…). « Il ne faut pas chercher une porte de sortie pour la Russie, et Macron le fait en vain », a réagi le président ukrainien Volodymyr Zelensky au discours de Macron. « Je sais qu’il voulait obtenir des résultats dans la médiation entre la Russie et l’Ukraine, mais il n’en pas a eu. » •

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