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Exposition : Delacroix en couleurs

Eugène Delacroix, Homme posant en costume oriental. Avant 1828. Huile sur toile, 95,4 x 124,9 cm. Paris, musée national Eugène Delacroix. © RMN – Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

Jusqu’à la fin de l’année, le délicieux musée Delacroix propose un accrochage sur la couleur dans l’œuvre de ce peintre à qui certains contemporains reprochèrent – un comble ! – son tempérament de coloriste.

Evacuons d’abord un mécontentement. Deux, plutôt. On attend du musée Delacroix qu’il nous donne du Delacroix, raison d’être qu’accroît sa minusculité. Trois copies d’après le maître, si bonnes soient-elles signées par Villot, Fantin-Latour et Gaultron, font figures d’ersatz. Et toute une pièce réservée aux étudiants de la filière « artistes & métiers de l’exposition » de l’école des beaux-arts de Paris ? Voilà la chambre de Delacroix meublée de menues « installations » laides et insignifiantes qui nous assurent que la relève de l’art officiel, dont les étudiants maîtrisent les codes, est assurée – pauvre Delacroix qui le fut si peu, officiel. Comme il l’écrivait, « les écoles donnent ces recettes, mais n’enfantent point d’ouvrages qui fassent dire : “Que c’est beau !” » Pourquoi l’école des beaux-arts, vaste comme cent fois le petit musée de la rue Furstemberg, n’expose-t-elle pas ses élèves ? Il s’agit toujours, pour l’art contemporain, de parasiter.

Energétiques coloris

Venons-en au Delacroix coloriste. Songeant à l’article « couleur » d’un dictionnaire des beaux-arts qu’il ne fera qu’ébaucher, il note cette idée : « De sa supériorité ou de son exquisivité [sic], si l’on veut, sous le rapport de l’effet sur l’imagination ». La couleur a une puissance. La couleur est puissance. Admirant les Lesueur au Louvre (la série constituant La vie de saint Bruno, 1648), Delacroix lie couleur et force de l’expression : « Contre l’opinion vulgaire, je dirais que la couleur a une force beaucoup plus mystérieuse et peut-être plus puissante ; elle agit pour ainsi dire à notre insu » (journal, 6 juin 1851). L’opinion vulgaire, c’est celle du siècle, qui, parmi le flot d’idées fausses qu’il trimballait, attribuait l’idée à la ligne et reprochait à la couleur la matérialité. Le peintre y revient à propos du Titien, dont la « qualité de coloriste est plus fâcheuse que recommandable auprès des écoles modernes, qui prennent la recherche du dessin pour une qualité et qui lui sacrifient tout le reste ». A leurs yeux, « un beau dessin est bien plus beau quand il est accompagné d’une couleur maussade » (journal, 5 janvier 1857). Une couleur maussade, quel contresens sur ce qu’est la peinture même – et Delacroix, à l’opposé de cette tristesse, de louer, donc, son exquisité : la délectation qu’elle provoque, le raffinement que peut atteindre l’harmonie et qu’elle atteint si souvent dans ses tableaux. Voyez l’homme posant en costume oriental avec ses rouges et ses roses, l’étude de casque circassien avec ses verts… Son journal en témoigne : Delacroix ne cessait d’analyser le jeu des lumières et des reflets sur les teintes des chairs et des objets autour de lui, et de réfléchir aux moyens de les rendre sur la toile.

Des complémentaires

Dans le grand atelier, on s’attardera principalement sur les esquisses pour le Salon de la Paix de l’Hôtel de ville (1852). D’abord parce que, les peintures in situ ayant été détruites lors de l’incendie communard de 1871, ces tableautins rapidement brossés sont tout ce qui subsiste des compositions. Ensuite parce leurs harmonies sont basées sur l’opposition des complémentaires. Hercule ramenant Alceste du fond des enfers oppose le bleu du ciel à l’orangé des feux. Hercule attachant Nérée, le rouge d’un drapé au vert d’un autre drapé. Une autre esquisse, pour la bibliothèque de l’Assemblée nationale cette fois (1847), présente la même utilisation des complémentaires : Numa Pompilius reçoit les conseils de la nymphe Egérie (vert et rouge). Delacroix utilise l’énergie que communiquent les complémentaires – et que Van Gogh découvrira chez lui – pour donner aux décors muraux une puissance à la hauteur de leurs dimensions. Moyen de préserver l’idée de l’affadissement.

Si une salle est consacrée à juste titre à une autre force, celle du noir et blanc, on regrette que cet important sujet de la couleur ne soit pas plus approfondi. Faire venir de New York, Zurich et Baltimore les trois versions du Christ sur le lac de Génésareth, par exemple, aurait été une belle démonstration de la subtilité des harmonies chez le maître des lieux. Ce n’est pas le principe d’un accrochage ? Certes. Mais il ne manque pas de Delacroix dans les collections du musée et du Louvre qui auraient servi la démonstration.

Delacroix et la couleur. Jusqu’au 31 décembre 2022, musée Delacroix, 6 rue de Furstemberg, Paris VIe. •

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