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Ukraine et défense des valeurs chrétiennes dans l’UE : espoirs et illusions

Un article de Marek Jurek, ancien président de la Diète polonaise et ancien député au Parlement européen, paru en polonais dans l’hebdomadaire Do Rzeczy du 11 juillet 2022 sous le titre Ukraina i Christianitas: nadzieje i złudzenia (Ukraine et chrétienté : espoirs et illusions).

La perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE serait-elle de nature à affaiblir la domination de la gauche progressiste à Bruxelles ? Marek Jurek évoque ici une occasion manquée par la Pologne de soutenir l’opinion chrétienne en Ukraine pour mieux défendre les valeurs conservatrices en Europe.

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Les guerres changent toujours le monde. Elles affectent le cours des luttes, et l’on peut déjà se demander quelle influence la guerre de l’Ukraine avec la Russie va avoir sur l’Europe, sur le plan politique et culturel. Les espoirs fondés sur la solidarité polono-ukrainienne face à l’invasion russe ont même inspiré des visions d’union entre nos deux États. Ces visions ont été récemment refroidies par l’ambassadeur [d’Ukraine en Allemagne] Andriy Melnyk.

La perspective de l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne a en revanche un effet glaçant sur l’Allemagne et la France. En effet, indépendamment des coûts financiers de l’intégration, celle-ci impliquerait – du point de vue du tandem franco-allemand – une déstabilisation démographique et politique de l’UE, une réduction radicale de sa « pilotabilité ». Ces préoccupations de l’establishment européen conduisent certains à conclure que, si elle devenait membre de l’UE, l’Ukraine pourrait sérieusement renforcer l’opinion chrétienne en Europe, contribuant ainsi à stopper la décadence de notre civilisation. Indépendamment de la nature théorique de cette perspective, elle mérite qu’on y réfléchisse. Après tout, l’Ukraine est déjà membre du Conseil de l’Europe.

Des choses déjà entendues

Nous nous en souvenons probablement tous [en Pologne] : de tels espoirs, qui étaient même accompagnés d’un programme, ont déjà été formulés il y a 20 ans à l’occasion de l’intégration prochaine de la Pologne dans les structures de l’UE. C’est saint Jean-Paul II qui avait exprimé cela avec la plus grande force le 18 mai 2003, lors de la canonisation de l’archevêque Pelczar et de Mère Ledóchowska à Rome : « L’entrée dans les structures de l’Union européenne, avec des droits égaux à ceux des autres pays, est pour notre nation et pour les nations slaves voisines l’expression d’une justice historique […]. Il n’y aura pas d’unité en Europe tant qu’elle ne sera pas fondée sur l’unité de l’Esprit […],  ces pays ont une grande mission à accomplir sur le Vieux Continent […] de l’Union de Lublin à l’Union européenne ! »

Dans cette vision, la Pologne, soutenue par les autres nations d’Europe centrale, devait désormais jouer le même rôle vis-à-vis de l’Europe occidentale que celui qu’elle avait autrefois joué vis-à-vis de l’Europe orientale, par le biais de l’union dynastique avec la Lituanie et d’une union ecclésiastique avec la Ruthénie [avec l’Église gréco-catholique censée ramener les chrétiens orthodoxes à Rome, ndlr.]. En partageant sa souveraineté, la Pologne devait partager ses valeurs. Les hommes politiques se réfèrent volontiers à cette vision de « l’accomplissement d’une mission importante », non pas pour changer l’UE, mais pour convaincre les Polonais que l’UE va se changer elle-même.

Jean-Paul II, en revanche, supposait autre chose. À l’article 7 de l’exhortation « Ecclesia in Europa » (promulguée un mois après le discours cité ci-dessus), il écrivait que l’on tente aujourd’hui « de donner à l’Europe un visage qui exclut son héritage religieux, en particulier son âme profondément chrétienne, fondant les droits des peuples qui la composent sans les greffer sur le tronc irrigué par la sève vitale du christianisme ». Il ne s’agissait donc pas pour le Saint-Père d’inverser un processus social anonyme, de changer le « climat » culturel, mais d’arrêter la « création de droits » qui détruisent l’âme chrétienne de l’Europe. Ces espoirs ont été enterrés avec le Pape.

Lors des négociations du traité de Lisbonne, la Pologne n’a exigé ni des clauses sur le respect par l’UE de la vie chrétienne des peuples d’Europe, ni l’inscription des droits de la famille au catalogue des valeurs de l’UE. Les autorités polonaises n’ont même pas envisagé une véritable action politique en faveur des droits de l’opinion chrétienne au sein de l’Union européenne. Elles ne vivaient que des rêves illusoires d’une bonne place à la table libérale. C’est pour ces rêves qu’elles ont accepté d’inclure des « minorités » non précisées et une « non-discrimination » tout aussi imprécise dans le catalogue des « valeurs » de l’Union européenne (dans l’article 2 modifié du traité de l’UE).

Ces slogans énigmatiques ne constituaient rien d’autre qu’un mandat pour une révolution et non pas un accord sur les droits naturels des communautés vivant en situation de minorité, comme par exemple les droits à l’éducation des Polonais en Allemagne, formellement garantis par le traité [sur la frontière germano-polonaise] de 1991. Les forces politiques dominantes ont officiellement reconnu que la Pologne avait obtenu « tout ce qu’elle voulait » dans le traité de Lisbonne. Comme il ressortait clairement de cette formule présidentielle, la Pologne ne voulait donc rien dans la sphère des principes fondamentaux.

Deux tendances divergentes

L’élan de liberté accompagnant la libération des nations asservies par l’Union soviétique avait mis en mouvement deux courants de plus en plus divergents. D’abord, bien sûr, l’organisation de nos propres États, le retour des symboles nationaux, le renouveau de la vie politique et de ses traditions, la restauration de la liberté de l’Église et la présence du christianisme dans la vie publique. La deuxième tendance était une simple faim de consommation et un désir de frontières ouvertes. Cet appel a parfois étouffé le sens de la responsabilité pour la souveraineté et l’identité nationale, conduisant à une simple soumission aux suggestions et pressions étrangères. Seule la partie la plus informée de l’opinion publique a su voir la tension entre, d’une part, la reconstruction de leur propre État et de la société et, d’autre part, les politiques de l’Union européenne et l’évolution du libéralisme contemporain. En règle générale, cependant, ces problèmes ont été minimisés avec insouciance.

Dans le cas des pays qui étaient parvenus à sortir de l’Union soviétique, cette situation était aggravée par la peur de l’isolement et la conviction compréhensible que la participation aux structures occidentales était une garantie nécessaire de leur indépendance. C’est justement ce qui a influencé l’attitude totalement passive des États baltes lors du débat sur la Constitution pour l’Europe, malgré de nombreux éléments conservateurs dans leur propre législation. Un exemple extrême de cette attitude a ensuite été la ratification de la Convention d’Istanbul [du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à égard des femmes et la violence domestique] par le président estonien Toomas Ilves, malgré les résistances de l’opinion publique et des parlementaires.

Voir à propos de cette convention appelée « convention du genre » par ses détracteurs : « La Convention d’Istanbul, un pacte de Marrakech sociétal »

La tension entre ces deux tendances est devenue très apparente en Ukraine le mois dernier. L’Union européenne a profité de la guerre en cours pour forcer l’Ukraine à finalement ratifier cette convention du genre, après dix ans de refus. Le parlement ukrainien l’a ratifiée à une majorité de 90%. Cet événement démontre à la fois la pérennité du réflexe d’attachement à l’ordre social naturel, qui avait pendant des années été à la base de la résistance populaire au communisme, et la facilité avec laquelle l’Ukraine a accepté de porter atteinte à cet ordre social naturel au nom d’un rapprochement plus poussé avec l’Occident.

L’Ukraine chrétienne

En 2003, je me suis entretenu à Gniezno avec le cardinal [gréco-catholique ukrainien] Lubomyr Huzar. Sa famille avait émigré alors qu’il était enfant et il n’était revenu en Ukraine qu’après l’indépendance. Il m’a parlé du contraste entre la vie ukrainienne en exil et au pays ainsi que de son découragement face aux ravages du totalitarisme soviétique sur la société ukrainienne, y compris au sein de l’intelligentsia de sa Galicie natale.

Il ne pouvait en être autrement. Le communisme n’était pas seulement une tyrannie politique mais aussi un totalitarisme agissant avec conséquence, détruisant la vie sociale jusqu’aux coutumes, croyances et traditions les plus élémentaires. Ses effets ont très fortement affecté la vie chrétienne des nations asservies, rendant difficile (même une fois la liberté retrouvée) la reconstruction de ses représentations politiques. C’est d’autant plus vrai pour l’Ukraine qui avait des traditions étatiques très réduites et dont la majeure partie a vécu sous domination soviétique pendant 70 ans.

En revanche, sur le plan social, l’Ukraine avait sur quoi s’appuyer. L’archevêque Sviatoslav Chevtchouk a rappelé avec fierté que, selon une opinion largement répandue chez les historiens, « au sein de la société de l’Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale, l’Église gréco-catholique constituait le groupe d’opposition sociale à l’État soviétique le plus nombreux ».

L’héritage ukrainien contemporain comprend non seulement la résistance sociale, mais aussi une pensée politique catholique très intéressante. Pendant la Deuxième République polonaise [de l’entre-deux-guerres], un phénomène important dans la vie politique de la Galicie orientale était le conservatisme ukrainien, dont le patron spirituel était le bienheureux évêque Hryhorij Khomyshyn et le patron idéologique était Viacheslav Lipinsky, l’un des penseurs politiques européens les plus intéressants de l’époque. Adolf Bocheński qualifiait Lipinsky de Maurras ukrainien et soulignait que l’orientation « catholique et patriotique » dont il était l’initiateur combattait « impitoyablement les tentatives de placer les normes nationales au-dessus des normes éthiques, et plus encore en ce qui concerne la pratique de la terreur et de toutes sortes de pogroms ». Sa lutte contre le nationalisme non-chrétien « se manifeste dans les polémiques incessantes entre le journal Vistnyk de Dontsov et [les publications] se trouvant sous les auspices de Lipinsky. Elle se manifeste aussi parfois de manière plus figurative, comme lors du boycott de la manifestation catholique-patriotique “Jeunesse ukrainienne pour le Christ” par des nationalistes intégraux. […] Parfois, on peut même envier la pensée ukrainienne pour l’honnêteté avec laquelle elle a réussi à régler la question. Dontsov n’a pas non plus semblé cacher l’incompatibilité évidente de son nationalisme avec le christianisme, et les catholiques ne pratiquaient pas une politique de l’autruche consistant à ne pas reconnaître ces différences. »

À tout cela, l’auteur de Między Niemcami a Rosją (Entre l’Allemagne et la Russie) ne met qu’un bémol mélancolique, comme quoi il ne reste « que la question de savoir si les adeptes de la pensée de Lipinsky auront un jour l’occasion de réaliser tous ces préceptes d’honneur, de chevalerie, de loyauté, enveloppés dans l’esprit chrétien, et s’ils auront un jour l’occasion de réaliser l’idéal d’un État comme celui dont rêvait le puissant théoricien disparu ». Il ne faut en effet pas oublier que les conservateurs étaient en minorité au sein de la droite ukrainienne, et ce dans une région qui n’était une petite partie d’un pays en grande partie incorporé à l’URSS.

Une coopération unidimensionnelle

Depuis des années, il est dans notre intérêt de soutenir l’opinion chrétienne en Ukraine. C’était un argument supplémentaire pour dénoncer la Convention d’Istanbul dès que la Plateforme civique (PO) a été écartée du pouvoir, de manière à encourager les États réfractaires à conclure la Convention internationale sur les droits de la famille.

La réponse du Premier ministre aux appels répétés a finalement été d’annoncer, seulement en juin 2020, qu’un projet de convention serait présenté au niveau international. Cela en est toutefois resté – comme c’est souvent le cas dans la politique du PiS – à l’état d’« événement » médiatique d’un jour.

En attendant, nul doute que le fait que la moitié des pays d’Europe centrale de l’UE (Lituanie, Lettonie, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Bulgarie) n’aient pas ratifié ce pacte [de l’idéologie] du genre constitue le soutien le plus réel pour chacun d’entre eux pris individuellement. Au niveau international, il est beaucoup plus facile de défendre une position partagée par d’autres États qu’une position isolée. Ensemble, l’usurpation et la nature fictive de supposées normes sont plus facile à démontrer. La présence de la Pologne parmi les pays qui s’opposent à la convention du genre, en les encourageant à adopter une position commune au niveau européen, soutiendrait en même temps la vie chrétienne de l’Ukraine et serait en retour renforcée par l’Ukraine. L’universalisme fonctionne généralement sur la base d’une relation à double sens.

Et l’Ukraine, toute l’Ukraine, avait grand besoin de cela. C’est en son nom que le Conseil panukrainien des Églises s’est exprimé. La position de cet organisme a été un exemple extrêmement édifiant de solidarité chrétienne libre de tout relativisme. La position commune du Conseil a été évoquée à plusieurs reprises par le métropolite Épiphane, chef de l’Église orthodoxe autocéphale d’Ukraine, l’un des défenseurs les plus actifs de l’indépendance ukrainienne au niveau international.

Le métropolite appelait constamment à « s’opposer à l’idéologie du genre et en particulier à la Convention d’Istanbul », il mettait en garde contre « la transformation de l’Ukraine en un État où, au nom de la lutte pour la liberté et les droits, la liberté et les droits seront persécutés et restreints », il se plaignait « de la pression constante exercée sur l’Ukraine pour qu’elle ratifie la Convention », et il rappelait que les tentatives étrangères pour imposer l’idéologie du genre violaient « la norme générale de la Constitution ukrainienne qui interdit l’instauration d’une idéologie contraignante ». Pouvait-on encore en dire plus et le dire plus fort ?

Après les événements du mois dernier, il est clair que l’Ukraine, laissée à elle-même, sera un pays soumis à la même pression idéologique que les pays d’Europe centrale. Pire encore, en tant que pays ayant davantage besoin d’aide et déjà auparavant plus endommagé socialement, elle sera plus vulnérable à cette pression. L’Ukraine pourrait effectivement être un facteur de l’opinion chrétienne en Europe si la Pologne – en tant que plus gros pays d’Europe centrale – se lançait dans une véritable action politique en vue d’organiser l’opinion chrétienne européenne. Mais nous n’avons pas voulu le faire avec les pays d’Europe centrale, ce qui était la partie la plus facile. À aucun moment non plus, la devise « ni Poutine ni Soros » n’est devenue le principe de notre politique orientale, même si la perspective d’un libéralisme avancé s’étendant à l’est et au sud ouvrait la perspective très dangereuse d’un encerclement moral et d’un isolement de la Pologne.

Dans le cas de l’Ukraine, nous n’avons rien fait pour aller au-delà de la routine démocratique-libérale dans quelque mesure que ce soit. Rien n’indique aujourd’hui que cela soit sur le point de changer. Si nos dirigeants ont si facilement et si volontiers oublié les appels de Jean-Paul II, pourquoi devraient-ils s’intéresser à la voix de l’Ukraine chrétienne, perdue dans la tourmente de la guerre ?


Voir aussi notre entretien :
Andriy Shkrabyuk : « L’Ukraine est un mélange de religiosité orientale et de traditions politiques occidentales »


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