Notre histoire

Les premières années de Présent

Cet extrait de la biographie de François Brigneau par Anne Le Pape évoque le lancement et les premières années de notre quotidien.

Présent

Il est des lieux où souffle l’Esprit… C’est en 1981, à Fanjeaux dans le Lauragais, sous l’égide du Centre Charlier dont l’équipe est accueillie par la révérende mère Anne-Marie Simoulin, au cours d’une soirée d’été autour du souvenir de Robert Brasillach, qu’il faut chercher l’origine de Présent. Sont alors réunis Maurice Bardèche, beau-frère de l’auteur des Poèmes de Fresnes, Jean Madiran, directeur de la revue catholique Itinéraires, Romain Marie, créateur du Centre Charlier, et François Brigneau. L’idée prend forme autour d’un feu de camp : il est ainsi des moments où l’amitié est presque palpable et où la foi déplace les montagnes.

Romain Marie dirige déjà un Présent mensuel depuis 1975 et nourrit depuis quelque temps un projet de quotidien. Ce soir-là, à Fanjeaux, le rêve commence à se réaliser, au moins dans les esprits.

Courant 1981 ont lieu des rencontres entre Romain Marie, Jean Madiran, Hugues Kéraly et François Brigneau, dont le concours est essentiel, car il est le seul à avoir une expérience de la presse quotidienne. Minute du 14 décembre 1981 annonce le prochain lancement d’un « quotidien de combat pour la France réelle, un quotidien de salut public contre le socialo-communisme et sa désinformation », sans autre soutien que celui de ses futurs lecteurs. Le 5 janvier 1982, le numéro 1 de Présent paraît. François en est l’un des fondateurs. Malgré ses farouches résolutions de départ au vert et de balades à bicyclette, il va au contraire, comme il le dit avec humour, « servir la messe le matin avec Madiran, (son) ami fraternel ». « Adieu bateau. Adieu vélo. Adieu même dodo. Je n’arrive pas à le regretter. »

L’écrivain et journaliste Francis Bergeron, qui collabore à Présent dès son lancement, évoque ainsi François, au côté de qui il travaille quasi quotidiennement : « A un âge (62 ans) qui, à l’époque, me paraissait presque canonique, Brigneau s’était lancé dans cette nouvelle aventure avec la même foi, la même énergie que s’il avait eu trente ans de moins ! (…) Sa culture était immense, sa puissance de travail intacte. » Dans l’entretien déjà évoqué avec Marc Charuel, Brigneau évoque l’aventure de Présent. Il dit y retrouver les débuts de Minute, l’ambiance de famille, l’absence de clan. Les petits journaux – même s’il est légitime qu’ils veuillent devenir grands – constituent à ses yeux tout le sel de la presse. Philippe Colombani, alias Aramis, journaliste et dessinateur, se souvient de lui écrivant au journal, « la tête dans les épaules, un peu comme un boxeur s’apprêtant à décocher un uppercut, la mâchoire fermée, la moustache bougonne, traçant sous le halo de la lampe le sillon d’une écriture imperturbable, presque calligraphique, où seuls le pouce et l’index semblaient se mouvoir ».

En 1986, sur une idée de François, Présent organise un banquet de 1 000 couverts pour fêter les 1 000 numéros parus, dans une ambiance chaleureuse. Toute l’équipe du journal est là. Toute ? Elle ne semble pas être au grand complet : les lecteurs qui demandent à rencontrer Mathilde Cruz, celle qui tient une chronique de télévision si enlevée, s’entendent systématiquement répondre qu’elle vient juste de sortir. Le colonel qui la demanda en mariage est-il de ceux-là ? Mathilde, en effet, fait des conquêtes. Philippe de Villiers lui a même proposé de travailler à Radio-Alouette. Mais Mathilde est née d’une bouteille de porto aperçue au restaurant quand Brigneau cherchait une idée de pseudo : c’est un nouvel avatar de François Brigneau.

Peu de temps après, Mathilde Cruz tient dans le journal des propos en faveur de la liberté de recherche historique concernant la thèse d’Henri Roques déconstruisant un témoignage sur les camps de concentration allemands. Ces propos déplaisent à Jean Madiran. Celui-ci a la maladresse de venir déposer un mot dans la boîte à lettres de Brigneau au lieu de frapper à la porte de cette maison qui lui a toujours été ouverte. Réactions de deux tempéraments différents : François aurait admis une discussion, mais à cœur ouvert. Il quitte Présent. Immédiatement, sept cents abonnés le suivent.

Il faudra attendre huit ans pour que les liens se renouent avec Jean Madiran : ils déjeunent à nouveau ensemble en octobre 1994. En janvier 2000, une table ronde, parue en vidéo sur les conflits dans la « famille nationale », les réunit à Saint-Cloud, en compagnie de Georges-Paul Wagner. En 2002, dans l’article qu’il donne à Présent pour le numéro 5000, Brigneau reconnaît qu’une brouille ne peut pas grand-chose face à cinquante-cinq années d’échanges avec Jean Madiran, « parfois étroits, parfois lâches, parfois de proche amitié, parfois moins aimables », et promet des pages de son Journal de l’an 2000 au quotidien qu’il a contribué à fonder. Il précise que l’expérience avec Madiran fut exaltante, où il a beaucoup donné et beaucoup reçu, dans un climat qu’il n’a pas connu ailleurs.

A sa mort, en avril 2012, Jean Madiran reconnaîtra : « Parmi nous, depuis plus d’un demi-siècle, il était le meilleur. »

  • Qui suis-je ? Brigneau, Anne Le Pape, éd. Pardès 2014.
Journée d'Amitié française octobre 1983
Journée d’Amitié française octobre 1983.

Présent et son histoire

C’est le 5 janvier 1982 que Présent fut porté sur les fonts baptismaux par François Brigneau, Jean Madiran et Romain Marie (Bernard Antony) et Hugues Keraly. Pierre Durand, vieux routier du mouvement national, renforce l’équipe en prenant la direction administrative du journal. La belle aventure peut commencer. Jean Cochet, Aramis, Chard, Alain Sanders, Yves Daoudal, Francis Bergeron et votre servante rejoignent l’équipe. Heureuse époque des « petits matins de Présent » où, dès potron-minet, les locaux de la rue d’Amboise étaient une véritable fourmilière. Georges-Paul Wagner, François Leger apportent leurs talents et la famille s’agrandit peu à peu avec l’arrivée de Caroline Parmentier et bien d’autres – dont Jeanne Smits. En 1986, le Banquet des Mille verra récompensés les efforts d’une équipe de copains et de jeunes journalistes, désireux de servir le courant national, catholique et identitaire.

Françoise Monestier

De g. à d. - Jean Madiran, Martine Lehideux, François Brigneau, Bernard Antony
De g. à d. – Jean Madiran, Martine Lehideux, François Brigneau, Bernard Antony.

 

« Avoir vingt ans »

Georges-Paul Wagner signant son Maurras paru aux éditions Clovis
Georges-Paul Wagner signant son Maurras paru aux éditions Clovis.

Avoir vingt ans et, derrière soi, cinq mille numéros de commentaires, de nouvelles, de prévisions, de réflexions sur les événements, ce n’est pas rien pour un journal, que de bons amis jugeaient mort-né avant qu’il ne naisse, et moribond dès sa naissance dans la mesure où le regard attendri de banquiers ne s‘était pas posé sur son berceau.

Nous observions nous-mêmes – et ce fut une expérience presque immédiate – que notre journal avait droit à plus de citations en justice par voie d’huissier qu‘à des citations de ses articles dans les médias. Si nous étions remarqués, découpés, analysés, commentés, si nous avions droit aux honneurs des guillemets, c‘était l’annonce d’un procès. La XVIIe chambre du tribunal n‘était pas loin, puis la XIe chambre de la Cour en perspective. Jean Madiran, Francois Brigneau, Alain Sanders, Caroline Parmentier connaissaient le Palais comme leur poche, se dirigeaient dans les galeries, allaient d’une chambre à l’autre sans assistance d’avocat. Ils savaient entendre et subir, avec une remarquable patience, les indignations du Parquet et les gémissements de la partie civile. Nos adversaires, qui présentaient ailleurs communément Présent comme une revue aux dates de parution incertaines, s’apercevaient soudain, pour éviter la prescription de leur action, que Présent paraissait tous les jours et était donc un quotidien. L’assignation se transformait en promotion, les projecteurs de l’actualité, toujours absents pour nos joies, nous éblouissaient de leurs feux à la sortie des audiences, surtout si nous avions perdu. Nous découvrions en justice l’inconvénient et l’avantage de ne pas penser comme tout le monde.

Il y avait ainsi quelque satisfaction intellectuelle à constater le traitement nuancé qui nous était réservé. D’un côté l’indifférence jusqu’au silence total sur notre journal, considéré comme d’extrême droite et donc comme innommable et invisible ; de l’autre la précipitation de nos censeurs pour saisir au vol nos blasphèmes, dérapages, diffamations, discriminations prétendus. L’AFP ne manquait pas une minute pour s’associer à cette chasse à l’erreur. Chez certains de mes confrères du Palais, rencontrés et affrontés grâce à ces procès, j’observais l’intérêt constant qu’ils nous portaient, et la gourmandise, proche de la gloutonnerie, qu’ils manifestaient pour nos articles. Contraints à une lecture intelligente de ceux-ci pour en découvrir et en décrire les subtilités, les détours, les ruses, les arrière-pensées, les connotations, ils finissaient par s’en pénétrer. De nos mots tout pouvait sortir et peut-être leur conversion. Quand c‘était l’heure de la sortie du journal, à l’époque où on pouvait se le procurer en début d’après-midi (ils ne poussaient pas le zèle jusqu‘à l’abonnement), je les ai vus courir jusqu’au kiosque à journaux le plus voisin. D’autres fois, des feuilles de Présent étaient glissées dans leur dossier et meublaient leur attention pendant les suspensions de séance. Nous avions ainsi l’extrême bonté de leur rendre le temps moins long, à l’audience.

Une fois, je m’en souviens, au tribunal correctionnel de Lyon, où Rémi Fontaine comparaissait pour une prétendue diffamation, nous vîmes un juge assesseur se plonger de toute son âme dans la lecture de nos articles, pendant que nos adversaires péroraient et que le ministère public requérait. Il nous accordait l’exclusivité totale et en pleine audience, c‘était beau comme l’antique Lugdunum ou, si on veut, comme un camion.

Si j‘écris cela, ce n’est pas pour raconter des souvenirs (nous en avons plus que si nous avions mille ans), c’est pour souligner que nos adversaires les plus ardents ont toujours considéré notre journal comme important, unique, inévitable, incontournable et comme le lieu privilégié où s‘écrivent ces choses qu’on ne peut pas lire ailleurs, surtout en ce moment.

Si j’ai un regret à formuler sur le passé (car pour l’avenir, cela va évidemment changer), c’est que nos amis ne nous aient pas accordé toujours la même constante attention, la même fidélité régulière, et n’aient pas toujours, faute d’abonnement, couru aussi vite au kiosque voisin pour nous acheter et nous lire.

Quelques-uns de ces amis m’ont expliqué quelquefois qu’ils savaient déjà tout ce que nous disions et que notre faiblesse en somme était d’avoir raison depuis trop longtemps. En conversant avec eux, je n’ai pas vérifié toujours l’exactitude de cette déclaration satisfaite sur leur niveau de connaissances. En politique comme ailleurs, du reste, il y a toujours quelque chose à apprendre et les vérités premières sont parfois celles qu’on découvre en dernier, mais de préférence avant l’événement.

Georges-Paul Wagner

Janvier 2002

 

 

Présent aujourd’hui :

« Dites 35 ! »

Le dernier « historique » de Présent, signé Georges-Paul Wagner, s’intitulait : « Avoir vingt ans ». Il s’y émerveillait, à juste titre, de compter plus de cinq mille numéros à cette date.

Aujourd’hui – « Dites 35 ! » – notre journal, phénomène unique de création et d’existence d’un quotidien de notre famille depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, entre dans sa trente-cinquième année. Et nous sommes bien au-delà des huit mille numéros parus. Ce n’est pas rien.

Que s’est-il passé depuis et pendant ces quinze dernières années ? Beaucoup d’événements. Faits de petits bonheurs. Et de gros chagrins. Avec des hauts et des bas. Georges-Paul Wagner et Jean Madiran nous ont quittés pour la maison du Père. Mais le fils de Georges-Paul, François Wagner, est là qui œuvre à la conservation et à l’essor du journal. Avec une équipe renforcée, les vieux de la vieille certes, mais une jeune garde pleine d’enthousiasme. Nous avons failli disparaître vingt fois. Et vingt fois nous sommes remontés en ligne. Peuvent pleuvoir grenades et gravats, notre victoire en aura plus d’éclats.

Pas question, bien sûr, de raconter par le menu les orages que nous avons traversés. Et qui restent menaçants. Quand on s’appelle Présent, il vaut mieux parler de demain que d’hier !

Même nos adversaires (qui sont parfois des ennemis) l’ont remarqué : Présent entame cette nouvelle année gonflé avec à bloc et avec de nouvelles munitions. De nouvelles signatures. Une présence renforcée en kiosque. Des numéros en couleurs. Des numéros hors-série qui ont fait le buzz, comme on dit. Des progrès techniques – bienvenue dans le XXIe siècle – qui devenaient plus que nécessaires : vitaux.

Pourquoi le cacher ? Nous avons, pendant ces quinze dernières années, traversé des heures difficiles et connu beaucoup de déceptions. Mais n’est-il pas plus beau de croire au jour quand il fait nuit ?

L’existence même de Présent, sa maintenance contre vents et marées et autant de coups fourrés, ses combats depuis sa création en 1982, sont des petits miracles. Chaque jour renouvelés.

Et maintenant, sursum corda, nous voilà repartis vers de nouvelles aventures. Nous sommes présents dans les médias, présents sur les ondes (Radio Courtoisie et TV-Libertés), présents sur le net. Sans avoir jamais rien renié de notre identité.

Si j’écris cela, ce n’est pas, comme disait il y a quinze ans notre bon maître Georges-Paul, pour raconter des souvenirs. Mais pour saluer, un peu à la manière d’Alexandre Dumas (une sorte de Quinze ans après…) l’épopée d’un libre journal.

Nous ne sommes pas riches. Nous ne sommes pas conviés aux banquets des puissants. Le ventre plat, les flancs efflanqués, le cœur vaillant. A la différence des autres de la « grosse presse », nos journalistes se reconnaissent au fait qu’ils ne portent pas la marque du collier.

La chance, la vraie chance, de Présent, c’est cette embellie qui s’annonce, qui s’amorce, qui se concrétise. Après une période où, un peu assoupi comme la princesse de nos contes, il a su se réveiller malgré les manœuvres des méchants. Qui aurait parié, il y a quinze ans, que nous serions toujours là mais, qu’en plus, nous saurions entamer un redressement inespéré ?

Mon souhait ? Pouvoir écrire, dans un an, dans cinq ans, dans quinze ans, les très riches heures d’un quotidien unique en son genre où s’écrivent les choses qu’on ne peut pas lire ailleurs !

Alain Sanders

Avril 2016

 

NOS FONDATEURS

François Brigneau (1919-2012)

ill bio Brigneau François Brigneau à son bureau de Présent
François Brigneau à son bureau de Présent.

François Brigneau, dont le vrai nom est Emmanuel Allot, Breton de Concarneau, est né le 30 avril 1919. Fils d’instituteur, très jeune il a envie de « raconter le monde » et fonde à 12 ans son premier journal – manuscrit, on ne l’achète pas mais on l’emprunte, pour le prix d’un rouleau de réglisse – dont le titre est David, comme David Copperfield. Il confie alors à Pierre Monatte, un ami de son père, son désir d’être journaliste.

C’est Robert Brasillach, rencontré en 1943, qui lui donne la possibilité de faire paraître deux nouvelles dans Révolution nationale. Après la guerre, il travaille au côté de Pierre Boutang, se lie avec Antoine Blondin et tient une chronique en langue parlée dans Paroles françaises d’André Mutter, sous le nom de Julien Guernec. Il donne aussi des articles dans d’autres organes de la presse d’opposition nationale : L’Indépendance française (où il rencontre le futur Jean Madiran, qui signe alors sous le pseudonyme de Jean-Louis Lagor), Ici-France, La Dernière Lanterne… Entre-temps, il a tenu la chronique cinéma dans le journal des soldats américains en Europe, Stars and Stripes.

Il devient rewriter, puis journaliste à France-Dimanche. Il est ensuite rédacteur en chef du nouvel hebdomadaire Rivarol, qu’il quitte en 1952 pour Semaine du Monde de Robert Hersant. Quand ce dernier titre disparaît en 1956, il entre au quotidien Paris-Presse et y devient chroniqueur judiciaire et grand reporter, jusqu’en 1962 où il passe à L’Aurore pendant deux ans. Tenant plus que tout à sa liberté François Brigneau, s’il ne s’y sentait plus absolument libre, préférait quitter un journal plutôt que de s’y sentir bridé.

Il fait le choix, en 1964, de l’hebdomadaire Minute (créé en 1962 par Jean-François Devay) dont le titre, pour reprendre son expression, claque « comme un drapeau et une paire de gifles », hebdo prenant vite de l’importance (une centaine de salariés) dont il devient le porte-drapeau pendant 23 ans. En 1965, un sondage de notoriété de l’Institut français d’opinion publique (IFOP) le donne comme deuxième journaliste de France.

Brigneau est l’un des fondateurs de Présent en 1982, qu’il quitte en 1986. Il contribue aussi à la création du Choc du mois, auquel il collabore jusqu’en 1991.

Quand il quitte Minute en 1987, il est accueilli dans les colonnes de National Hebdo, où il donne sa « chronique d’un homme libre » jusqu’en 1998. Sa dernière collaboration régulière est au Libre Journal de la France courtoise de Serge de Beketch, juqu’à la mort de ce dernier, en 2007.

Il s’agit là de ses principales collaborations, on ne peut les citer toutes ici : articles dans des revues de mer (Bateaux etc.), des revues sportives, chroniques d’humeur dans Télé-Magazine (de 1957 à 1975), papiers dans Spectacle du monde

François Brigneau a aussi écrit de nombreux livres, dont son merveilleux Mon après-guerre, racontant ses souvenirs et brossant le tableau de la presse qu’il a connue jusqu’à son entrée à Minute – ouvrage dont Beuve Méry, le fondateur du Monde, disait en privé qu’il le faisait lire à ses jeunes journalistes pour qu’ils découvrent le monde de la presse – des romans, des reportages, des romans policiers (il obtint le Grand prix de la littérature policière pour La beauté qui meurt), et ses Derniers Cahiers, dans lesquels il évoque les sujets qui lui tiennent à cœur.

François Brigneau meurt en avril 2012, toujours fidèle à ses convictions. On lui avait appris tout jeune qu’il valait mieux parvenir à être un homme qu’à parvenir tout court.

Anne Le Pape

 

Jean Madiran (1920-2013)

Jean Madiran avec, à ses côtés, l'abbé Pozzetto
Jean Madiran avec, à ses côtés, l’abbé Pozzetto.

Un jour que j’avais titré la recension d’un de ses livres : « Madiran, c’est beaucoup plus que Madiran », il m’avait dit : « J’aime bien cette accroche. Je suis un peu fatigué, voire effrayé, de ces sépulcres blanchis qui tendent à faire de moi une sorte d’image de vitrail… »

Plus de trente ans de compagnonnage quotidien. Dont une quinzaine d’années passées dans le même bureau. Au coude à coude dans tous les sens du terme (nos « pupitres » faisaient du touche-touche). Alors des confidences. Des rires. Des chansons. Des galéjades façon Cadets de Gascogne. Des déjeuners de mousquetaires. Jamais une ombre.

C’est le Jean Madiran que j’ai connu et aimé. Vivant, vif, malicieux, méridional. Non pas renfermé dans je ne sais quel tour d’ivoire mystique, mais ouvert sur le monde et son actualité (difficile de le coincer sur le cinéma et sur la télé). C’est la raison qui fait que j’ai, parfois, du mal à le reconnaître dans les portraits sulpiciens que l’on fait de lui depuis qu’il a rejoint la maison du Père. Méfions-nous des gardiens du temple : ils n’ont pas toujours les bonnes clefs… Sur les principes ? Intransigeant. Mais indulgent, ô combien indulgent, aux faiblesses humaines…

De son vrai nom Jean Arfel, né à Libourne le 14 juin 1920, il a collaboré à L’Action française et côtoyé Charles Maurras. Il interpella même le grand Martégal – « On ne doute de rien quand on a 20 ans », disait-il en racontant cet épisode – lors d’une conférence de ce dernier dans le Sud-Ouest. Il ne se départira jamais de l’admiration affectueuse pour le maître de l’AF. Mais il fallait l’entendre aussi parler de Péguy et réciter ses poèmes (notamment avec Georges-Paul Wagner, son compère).

En 1945, après une retraite dans un monastère situé sur une colline de Madiran, il va choisir ce pseudonyme qui claquera jusqu’au bout comme une oriflamme : Jean Madiran. Il en aura d’autres. Dont Jean-Louis Lagor et Jean-Baptiste Castetis, du nom de deux communes – comme Madiran – des Pyrénées-Atlantiques.

C’est sous le nom de Jean-Louis Lagor qu’il publie, en 1948, son premier livre : La Philosophie politique de saint Thomas. Avec, en une sorte de préface, une lettre de Charles Maurras : « Inutile de vous dire qu’avec une telle caution, le roi n’était pas mon cousin… »

Et puis, dans la fournaise de l’après-guerre, l’aventure journalistique à L’Indépendance française, Aspects de la France, Rivarol. Son talent est tel que Beuve-Méry, du Monde, l’approchera pour lui proposer une chronique quotidienne. Comme les Marines, les leather necks, Jean Madiran avait la nuque raide. Il refusera cette offre où, disait-il, il aurait perdu son âme en n’écrivant plus le vrai, le beau, le bien.

En 1966, il crée la revue mensuelle Itinéraires qu’il portera jusqu’en 1996. L’histoire de l’influence d’Itinéraires sur des générations de jeunes hommes (Bastien-Thiry, par exemple) mériterait à elle seule un gros volume…

En 1982, il est le cofondateur de Présent. Sur cette nouvelle aventure, on relira le très beau texte de François Brigneau, « Le million de Madiran ». Il consacrera sa vie à Présent (lui sacrifiant même, peut-être, Itinéraires). Avec un professionnalisme qui fait de lui l’un des grands patrons de presse des XXe et XXIe siècles. Et des fulgurances souvent. Alors que la question de la succession de Le Pen était loin de se poser, il avait « prédit » : « Le plus vraisemblable, c’est qu’il installera Marine. Et c’est aussi le plus raisonnable. »

Son œuvre écrite est importante. Avec des trésors : On ne se moque pas de Dieu (1957), La Vieillesse du monde : essai sur le communisme (1966), La République du Panthéon (1982), Maurras (1992), Les Droits de l’homme DHSD (1995), Une civilisation blessée au cœur (2002), Maurras toujours là (2004), Histoire du catéchisme 1995-2005 (2005), etc.

Des gens plus savants – ou supposés tels – vous diront sans doute des choses plus profondes sur Jean Madiran. Ce que je vous dis, moi, c’est l’homme des petits matins de Présent, des repas autour d’un couscous où nous chantions Piaf, Bécaud, Trénet, Fréhel, Lyse Gauty, Brassens et les autres, des moments de spleen vite balayés par une foi sans failles.

« Pas toujours facile, facile, votre Madiran », vous diront certains. Ils se trompent. Un regard d’enfant encore émerveillé, celui de sa promesse de scout. Un regard bleu qui ne jugeait jamais. Un catholique de plein air, de soleil, de Maillane, de Magali, de Mistral, de Daudet, de Coupo Santo, de Hussard sur le toit. Une rareté : un homme libre.

Alain Sanders

 

Pierre Durand (1933-1994)

Amitié française 1987. De d. à g., Pierre Durand, Alain Sanders, Yves Daoudal. A l'extrême gauche, Jean-Marie Le Pen
Amitié française 1987. De d. à g., Pierre Durand, Alain Sanders, Yves Daoudal. A l’extrême gauche, Jean-Marie Le Pen.

Quand il évoquait naguère Pierre Durand, son vieux complice des années estudiantines au Quartier Latin, Jean-Marie Le Pen expliquait : « Pierre ? Je l’ai sorti du caniveau… »

Ce n’était pas une image. Un jour de baston, au Quartier Latin justement, Pierre Durand s’était retrouvé coincé dans un caniveau, entre deux voitures, avec quatre ou cinq bolchos sur le râble. La suite, c’est Pierre, qui avait la taille de Napoléon (et ce n’est pas un hasard si sa fille se prénomme Hortense), qui la racontait :

— J’allais m’en prendre une sévère… Tout à coup, j’ai vu surgir une sorte de géant ! Il a chargé, balayé les bolchos comme fétus de paille, et m’a sorti du caniveau en m’alpaguant par le col. A partir de ce jour-là, nous ne nous sommes plus jamais quittés…

Il sera ainsi, avec Le Pen, le codirecteur de la SERP (Société d’études et de relations publiques) et participera dès le début à la grande aventure du Front national. Il en sera l’élu, à plusieurs reprises, en Ile-de-France.

Mais aussi le trésorier. Une anecdote à ce propos. Responsable des cordons de la bourse, il avait notamment la charge, toujours douloureuse, de débloquer des fonds pour les meetings. Avec, en principe, une participation financière des fédérations locales. Un jour, pour un grand meeting à Marseille, il appela la fédération FN des Bouches-du-Rhône pour lui demander à combien s’élèverait son apport. Réponse du responsable de l’époque :

— Ben, pas grand chose, paraît qu’à Paris y’a un fada qui paie tout, té !

— Ah bon ? Eh bien le fada, c’est moi. Alors on reprend tout à zéro…

Pierre Durand, très engagé dans la résistance Algérie française, avait épousé la courageuse Marie-France de Brem, sœur de Jean de Brem abattu en 1963 par la police gaulliste. Fin connaisseur de tout le répertoire de la chanson française, doté d’une belle voix (« C’est en me téléphonant qu’il m’avait séduite », aime à dire Marie-France), ce n’est jamais sans émotion qu’il entonnait La Cavalcade (adapté de J’avais un camarade par Jean de Brem).

Pierre Durand fut un des fondateurs du journal Présent. Il en fut aussi, jusqu’à sa mort, un directeur attentif aux côtés de Jean Madiran. Malgré les nombreux procès dont le quotidien fut harcelé à la fin des années 80 et au début des années 90, il ne se départit jamais de sa bonne humeur.

Curieux de tout, gros lecteur, voyageur passionné et passionnant (j’ai des souvenirs précieux de nos séjours en Nouvelle-Calédonie), jamais en retard d’une bonne blague (je l’appelais Taquin le Superbe), Pierre était la joie de vivre (1). Sans pouvoir toujours cacher, à ceux qui le connaissaient et l’aimaient, de vieilles blessures mal cicatrisées. Mais, formidable raconteur d’histoires, il était sur ce plan-là d’une totale pudeur.

Pour être complet, il faudrait dire aussi quelques soirées (arrosées) avec Laurent Laudenbach, Jacques Laurent, Antoine Blondin et les autres dans un bar un peu chic de la rue du Bac, tout près des bureaux de Gallimard. Mais ça, c’est encore une autre histoire.

Les funérailles de Pierre Durand, accompagné de tous ses amis, furent célébrées le 23 mars 1994 à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

Alain Sanders

(1) Il l’exprimait parfois dans des textes jubilatoires ou très érudits dans Présent. Il appelait ça des « billets parisiens ».