J’ai appris avec une certaine émotion le décès de Jean-Jacques Susini, survenu le 3 juillet 2017 à l’âge de 83 ans. Cette nouvelle marque la disparition d’une figure historique complexe dont le parcours reste intimement lié à l’un des chapitres les plus tumultueux de notre histoire contemporaine. Cofondateur de l’Organisation Armée Secrète (OAS), Susini incarnait pour certains la résistance désespérée à l’indépendance algérienne, pour d’autres un extrémisme condamnable. Son décès ravive les souvenirs d’une période où la France se déchirait sur la question algérienne, sujet qui continue de susciter des débats passionnés dans notre société.
Le parcours politique d’un activiste partisan de l’Algérie française
Né le 30 juillet 1933 à Alger, Jean-Jacques Susini s’est imposé très tôt comme une figure intellectuelle du mouvement pour le maintien de l’Algérie française. Après des études de droit et de psychologie, il s’engage dans la vie politique algéroise en devenant président de l’Association générale des étudiants d’Algérie. C’est à partir de la semaine des barricades, en janvier 1960, que son parcours prend un tournant décisif. Face à ce qu’il percevait comme un abandon des pieds-noirs par le gouvernement français, il s’engage dans une radicalisation progressive.
J’ai souvent eu l’occasion d’analyser comment ces événements ont façonné l’engagement politique de nombreux acteurs de l’époque. Dans le cas de Susini, son opposition à la politique gaullienne de décolonisation le conduit, en février 1961, à fonder l’OAS aux côtés du général Raoul Salan. Cette organisation clandestine menait une lutte armée contre l’indépendance de l’Algérie et contre les représentants de l’État français jugés « traîtres » à la cause de l’Algérie française.
Étant théoricien et directeur de la propagande de l’OAS, Susini a développé une rhétorique politique qui a trouvé un écho considérable auprès d’une partie de la population européenne d’Algérie. Son influence intellectuelle sur l’organisation était indéniable – il en était considéré comme « le cerveau ». Sa vision politique, marquée par l’indignation contre ce qu’il considérait comme un abandon des pieds-noirs, témoigne d’une période où les questions d’identité nationale et d’appartenance territoriale déchiraient profondément la société française.
L’exil et le retour controversé d’une figure de l’activisme politique
Après l’échec de l’OAS et l’indépendance de l’Algérie en 1962, Jean-Jacques Susini est contraint à l’exil. Sa trajectoire le mène d’abord en Espagne puis en Italie, avant un passage par le Portugal. Durant cette période d’errance, il est condamné à mort par contumace pour ses activités au sein de l’OAS. Ces années d’exil constituent un chapitre méconnu mais intriguant de son parcours, où l’homme politique poursuit son combat idéologique loin de la France.
En enquêtant sur son parcours, j’ai découvert que Susini a tenté, à plusieurs reprises, de rebondir politiquement. Il rejoint notamment en 1972 le Parti des forces nouvelles, formation d’extrême droite dirigée par Pascal Gauchon. Bénéficiant de l’amnistie de 1968, il peut finalement rentrer en France où il tente de poursuivre une carrière politique, notamment en se présentant aux élections européennes de 1984 sur la liste du Front national.
Son parcours ultérieur est marqué par des tentatives de reconversion et d’adaptation à une France profondément transformée. Il s’éloigne progressivement de la vie politique active, tout en conservant une influence certaine dans les milieux nostalgiques de l’Algérie française. Ses mémoires, publiés en 1963 sous le titre « J’ai choisi la lutte », constituent un témoignage précieux pour comprendre les motivations profondes de son engagement, même si ce document doit être analysé avec le recul critique que nécessite tout récit autobiographique de figure controversée.
L’héritage complexe d’un acteur de la guerre d’Algérie
Le décès de Jean-Jacques Susini soulève inévitablement la question de l’héritage historique et mémoriel qu’il laisse derrière lui. Son nom reste indissociable de l’une des périodes les plus douloureuses de l’histoire franco-algérienne. L’OAS, dont il fut l’un des principaux stratèges, a revendiqué de nombreux attentats ayant causé la mort de centaines de personnes, tant en Algérie qu’en métropole.
À travers mes recherches et entretiens avec différents témoins de cette époque, j’ai pu constater combien l’appréciation de son rôle historique divise encore aujourd’hui. Pour certains anciens pieds-noirs et militants nationalistes, Susini demeure un résistant qui s’est battu pour une cause qu’il estimait juste. Pour d’autres, il incarne la dérive violente d’un combat politique qui a ajouté des souffrances supplémentaires à celles déjà générées par une guerre particulièrement brutale.
Sa disparition intervient à un moment où la France continue de s’interroger sur son passé colonial et sur les moyens d’apaiser les mémoires antagonistes issues de cette période. Le travail d’historien impartial exige de replacer le parcours de Jean-Jacques Susini dans son contexte, sans céder ni à l’hagiographie ni à la diabolisation. C’est à ce prix que nous pourrons comprendre les ressorts profonds d’un engagement qui, pour controversé qu’il soit, s’inscrit pleinement dans l’histoire contemporaine française.

Analyste politique rigoureux, Thomas décrypte les mécanismes du pouvoir et les décisions publiques avec clarté et esprit critique. Son credo : rendre lisible ce qui est volontairement complexe. Amateur de romans noirs et de débats de fond.
