Karl Lagerfeld et son avis sur le mariage pour tous : retour sur une prise de position marquante

J’ai toujours considéré les prises de position des personnalités publiques comme des révélateurs de notre société. En mars 2013, alors que la France débattait intensément du mariage pour tous, Karl Lagerfeld, figure emblématique de la mode, s’est exprimé dans le magazine britannique Vice. Cette intervention a révélé une facette méconnue du créateur allemand, habituellement discret sur les questions sociétales mais jamais avare de formules choc. Son positionnement a surpris de nombreux observateurs et mérite aujourd’hui un examen approfondi, tant il illustre les contradictions qui traversaient alors notre société.

L’intervention surprenante de Lagerfeld sur le mariage homosexuel

Lorsque Karl Lagerfeld s’est prononcé en faveur du mariage pour les couples homosexuels, certains ont pu être étonnés par cette prise de position. Le directeur artistique de Chanel, connu pour son franc-parler et ses formules lapidaires, a déclaré sans ambages : « Je suis plutôt pour ». Une position qui pouvait sembler naturelle venant d’une figure majeure de l’univers de la mode, souvent perçu comme progressiste sur les questions sociétales.

Mais ce qui a véritablement fait couler beaucoup d’encre, c’est la suite de ses propos. Lagerfeld a par suite ajouté une réserve significative concernant l’adoption par les couples homosexuels : « Deux pères ou deux mères, ça me semble un peu bizarre pour un enfant ». Cette nuance introduisait une distinction nette entre le droit au mariage et celui de fonder une famille, distinction que la loi française ne retiendra finalement pas.

J’ai pu constater, en analysant les archives de cette période, que ces déclarations ont été faites dans un contexte particulièrement tendu. La France vivait alors des manifestations d’ampleur inédite contre le projet de loi porté par Christiane Taubira. Le 24 mars 2013, soit quelques jours après l’interview de Lagerfeld, la « Manif pour tous » rassemblait selon les sources entre 300 000 et 1,4 million de personnes à Paris. Les positions sur ce sujet clivaient profondément la société française, et même au sein du monde de la mode, habituellement plus uniforme sur les questions sociétales, des voix discordantes se faisaient entendre.

En tant qu’observateur des institutions et de la vie politique, j’ai toujours considéré que ces moments de tension révèlent les lignes de fracture profondes qui traversent notre société. La position de Lagerfeld, ni totalement progressiste ni conservatrice, illustrait parfaitement l’ambivalence de nombreux Français sur ce sujet complexe.

Un positionnement ambigu révélateur des tensions sociétales

Ce qui m’a frappé dans cette intervention, c’est moins sa position sur le mariage lui-même que sa réserve concernant la parentalité homosexuelle. Karl Lagerfeld, qui n’a jamais fondé de famille, semblait exprimer une forme d’attachement à une conception traditionnelle de la cellule familiale, tout en acceptant l’évolution des mœurs concernant l’union entre personnes de même sexe.

Cette ambivalence était symptomatique des débats qui agitaient alors la société française. D’un côté, une acceptation croissante de l’homosexualité et des différentes formes de sexualité ; de l’autre, des inquiétudes persistantes concernant les bouleversements potentiels de structures sociales multimillénaires comme la filiation et la parentalité.

En creusant dans les archives parlementaires de l’époque, j’ai retrouvé des arguments similaires chez certains législateurs, y compris parmi ceux qui se disaient favorables au principe d’égalité des droits. Cette tension entre progressisme des mœurs et attachement à certains cadres traditionnels constituait l’un des nœuds gordiens du débat.

Lagerfeld, par sa position, se faisait ainsi l’écho d’une partie non négligeable de l’opinion publique, y compris parmi les personnalités habituellement considérées comme libérales sur les questions de société. Sa déclaration révélait la complexité d’un débat souvent réduit à une opposition binaire entre progressistes et conservateurs.

L’héritage d’une prise de parole dans le débat démocratique

Plus de dix ans après ces déclarations et après le décès du couturier en 2019, il me paraît important d’analyser l’impact de telles prises de position par des personnalités influentes. Karl Lagerfeld, par son statut dans l’univers de la mode et sa notoriété internationale, n’était pas un commentateur anodin.

La loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe a finalement été promulguée le 18 mai 2013, incluant le droit à l’adoption que Lagerfeld semblait questionner. Depuis, plus de 70 000 mariages entre personnes de même sexe ont été célébrés en France, et de nombreuses adoptions ont eu lieu, sans que les craintes exprimées à l’époque ne se matérialisent.

Ce qui me frappe, avec le recul que permet l’analyse historique, c’est que ce débat a révélé comment les frontières entre sphère privée et questionnements politiques sont devenues de plus en plus poreuses. Des créateurs, des artistes, des intellectuels se sont sentis légitimes pour intervenir sur des sujets qui dépassaient leur domaine d’expertise reconnu.

Ces interventions ont indéniablement contribué à élargir et parfois à approfondir le débat démocratique. Elles ont permis d’entendre des voix diverses, même si certaines d’entre elles, comme celle de Lagerfeld, pouvaient paraître contradictoires ou ambivalentes.

Je reste persuadé que l’étude de ces prises de position constitue un matériau précieux pour comprendre l’évolution de notre société sur ces questions fondamentales. Par-delà les postures idéologiques figées, elles témoignent de la complexité des processus d’évolution des mentalités face aux transformations des institutions.

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